Fiches de lecture du livre numérique : DE SOIE, D'OR ET DE SANG

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« Je ferais mieux de me lever... »
L’homme qui prononçait cette phrase avait parlé à mi-voix, comme s’il craignait de réveiller quelqu’un. Pourtant, il était seul dans la chambre obscure, seul dans son lit, où il se tournait et se retournait, sans parvenir à trouver le sommeil.
« Je ferais bien mieux de me lever... »

D’un geste il s’était assis et avait écarté les couvertures, puis les rideaux du lit. Happé brutalement par le froid de la chambre, il recula. Les rideaux retombèrent. Il demeura enclos dans la moiteur de l’alcôve, savourant encore quelques secondes de bien-être tiède. Puis, résolument, il ouvrit les rideaux et se leva en bâillant. Le froid le faisait frissonner. À tâtons, il alluma une chandelle et se vêtit, sans hâte. Les vêtements lui semblaient glacés.
« La nuit est bientôt finie... Autant me lever tout de suite ; je ne me serais pas rendormi... »
Mesurant ses moindres gestes, il sortit de la chambre, descendit l’escalier de chêne. Il se sentait un peu lourd, la bouche pâteuse : la veille, sa servante avait insisté pour qu’il terminât le plat qu’elle lui avait cuisiné. Il avait cédé, un peu par gourmandise, un peu par lâcheté.

Pour se rafraîchir, il entra dans la salle commune et but un gobelet d'eau puisée à la fontaine. Puis il s’éloigna sans bruit : la servante et son mari logeaient dans l’appentis ; par la porte qui fermait mal, on entendait leurs ronflements
Il songea : « il faudra que Lambert répare cette porte… »

Assis au bas de l’escalier, il enfila ses houseaux ; il laça son manteau et alluma à l’aide de la petite chandelle une torche accrochée au mur. Avec précaution, il retira la barre de la porte d’entrée. Il l’ouvrit, prenant garde à ne pas heurter le seillon rempli d'eau qu'on laissait la nuit au seuil de chaque maison, à cause des risques d'incendie.

Depuis qu’il s’était levé, il n’avait pas fait plus de bruit qu’une belette à l’affût. Sur le seuil, la torche à la main, il s’arrêta : une petite pluie fine, espacée, guère plus drue qu’une rosée, faisait vaciller la flamme de sa torche avec un chuintement irrégulier. Il ne faisait pas tellement froid, mais il frissonna pourtant, à cause de cette humidité.

Au souvenir du lit protecteur, où il aurait pu rester au chaud jusqu’à l’aube, il soupira. Devant lui, au bout de la ruelle, se dressait la masse imposante du chantier de Notre-Dame et derrière, la vieille église Saint-Étienne qu’on n’avait pas encore démolie. il se dirigea vers Saint-Étienne, en coupant par le chantier, pour gagner du temps.

Cette pluie le surprenait. La veille, Lambert, son valet, rentrant après être allé porter aux poules les restes du repas, avait affirmé : « J’ai vu le ciel ; il fera beau, demain. Encore quelques semaines de ce temps, et je vous rapporterai des carottes ou des navets nouveaux. » Il se dit que les nuages, qu’on devinait clairsemés, se dissiperaient assez vite, après le lever du jour. Il était peu fréquent que Lambert se trompât sur le temps qu’il allait faire.

Avant de pénétrer dans l’enclos qui entourait le chantier, il s’arrêta et regarda autour de lui. Pas une lueur, pas un bruit. Bêtes et gens dormaient encore. Il hésita un peu avant de continuer son chemin.
« Je dormais si bien, autrefois… » Autrefois... ce mot résonnait en lui, mais n’avait pas de saveur amère. Il était resté en vie, et voilà.
Il n’en ressentait aucune émotion.

Il longeait maintenant la palissade. La pluie se raréfiait ; toutefois, elle avait dû tomber une partie de la nuit. En marchant, il sentait ses bottes s’enfoncer dans des flaques boueuses et il progressait pas à pas, la torche à la main : à tout moment, on pouvait buter sur un obstacle. Il faillit tomber en se cognant contre une échelle, et renversa un seau qui heurta, avec un son clair, un bloc de pierre brute ; l’eau ruissela. Il n’y fit pas attention : il était parvenu au pied de l’édifice.

La voûte du chœur de la cathédrale était en partie terminée. Il l’avait vue, jour après jour, s’ériger jusqu’à dominer les maisons de l’île. Elle était cernée d’échafaudages où travaillaient les tailleurs de pierre. On racontait que les plans avaient été conçus avec une audace folle : aucune église ou basilique ne pourrait rivaliser avec celle-ci, qui serait plus haute, plus vaste que tout ce qui existait. Il hésita ; mais la curiosité fut plus forte : il entra, la torche haut levée. À peine avait-il fait deux pas qu’il s’arrêta net, stupéfait et presque effrayé : la voûte lui semblait suspendue au ciel, tant elle était haute. Il s’attendait presque à la voir s’effondrer. Il avança pourtant. Pas à pas, il fit le tour des murs. Debout au milieu du chœur, il tenta d’imaginer la cathédrale terminée, avec ses chapiteaux sculptés, ses rosaces, ses murs recouverts de fresques... Il en fut remué jusqu’aux tréfonds et murmura : « Elle sera encore plus belle que Saint-Denis. » Parvenu au seuil du chœur, il se retourna pour regarder une dernière fois... « Marie, reine du ciel, voici en votre honneur une demeure digne de vous. »
Il marchait sans trop faire attention, troublé par le souvenir des splendeurs rêvées. Encore quelques pas et il arriverait à Saint-Étienne. La pluie avait cessé. Un petit vent léger malmenait la flamme de sa torche. Il faillit la lâcher en trébuchant contre un obstacle. L’échafaudage qu’il heurta arrêta sa chute un peu rudement. Baissant les yeux, il devina dans l’ombre un corps étendu. Intrigué, il s’accroupit avec précautions : depuis quelques temps il souffrait de rhumatismes quand le temps était humide. Tenant toujours sa torche de la main gauche, il regarda.

C’était un homme, les traits masqués par l’ombre d’une planche projetée sur son visage. La pluie avait mouillé les chausses de laine et les bottes de cuir épais, mais le torse, coincé sous l’échafaudage, avait été protégé. Lentement, il avança la main pour le palper. Le surcot qu’il touchait était coupé dans du drap de qualité. Le cœur ne battait plus. En retirant sa main, il la sentit gluante de sang. Il s’interrogea : « Un meurtre, ici ? »

Il sursauta et se releva d’un bond, car il avait entendu un bruit sec ; et si ceux qui l’avaient occis se trouvaient encore dans les parages ? Mais non, ce n’était qu’un coup de vent qui avait projeté quelque objet oublié par là. Toutefois, il avait eu peur. Son cœur battait follement tandis qu’il sentait, malgré l’air vif, la sueur à ses paumes et son front. C’est en vain qu’il cherchait à distinguer un meurtrier éventuel. Il était seul, bien seul à la fin de la nuit, dans ce chantier désert, avec un corps étendu au sol.

À l’est, le ciel devenait plus pâle. L’aube esquissait en formes vagues les murs déjà érigés. On n’entendait que le ruissellement irrégulier de l’eau qui coulait, goutte à goutte, des toits sur le sol et, par intermittence, un souffle de vent.

Se baissant à nouveau, il regarda plus attentivement le corps. La pluie avait plaqué le tissu sur les cuisses et dessinaient des muscles épais. Le bras gauche était coincé sous le torse puissant et robuste. Il tenta de le ramener, avec l’autre, sur la poitrine, dans une posture plus décente. Effectuer cette opération d’une seule main – il tenait toujours la torche – n’était pas chose aisée. Comme il s’y employait, il retira des doigts déjà raidis un fin galon, et l’approcha de la flamme pour l’examiner.

« Dieu du ciel !... Ce galon de soie1… Impossible ! Mais qui ? Il se pencha au-dessus du visage de l’homme, tenant toujours la torche. Ce qu’il vit tout d’abord, ce fut la main, cette main gauche qu’il avait tenté de joindre avec l'autre. Six doigts…

Il eut l’impression d’être broyé dans des serres puissantes, tant son émotion était forte. Son cœur bondit furieusement dans sa poitrine. Il fallait qu’il fût sûr. En tremblant, il promena la flamme pour éloigner l’ombre qui masquait les traits du mort. Et il fut submergé de souvenirs. C’était comme un fer ardent qui fouaille une très ancienne blessure.

Ce visage, il le reconnaissait. Les années ‑ combien au juste ? Plus de trente, pas moins ‑ l’avaient creusé de rides, mais le doute n’était pas possible : c’était bien cet homme-là.
Une pensée lui vint, très nette : « Ainsi, ils y sont arrivés. Malgré tout ce temps, ils n’avaient pas oublié.»
Il regarda encore : ces yeux grands ouverts, fixes et pétrifiés, ces traits épais, figés dans une grimace atroce.
Avec effort, il se releva ; il se signa.
« Que Dieu lui fasse miséricorde. »
Il était peu probable qu’on l’ait tué dans le chantier, où il n’avait rien à faire. On avait dû l’y porter par la suite, comme une ultime provocation.
Que devait-il faire ?

Une brume légère montait de la Seine. Une lueur diffuse, rose et froide, progressait à l’est, chassant l’infini noir. On devinait, hauts dans le ciel, quelques nuages floconneux qui annonçaient une belle journée de printemps. De loin en loin naissait le gazouillis des premiers oiseaux, auxquels répondaient, dans les poulaillers, les appels retentissants des coqs. Les cloches des monastères et des prieurés sonnaient l’heure des Laudes.

Perplexe, il se remit en marche. Au creux de sa paume, le petit galon lui caressait la peau. Il sentait les fines aspérités du fil d’or des entrelacs brodés. « Ils n’ont pas vu cela » songeait-il. Ce petit bout de soie, c’était comme un secret entre le mort et lui, entre les meurtriers et lui. Ce secret, il avait bien l’intention de le garder.
Toutefois, il fallait prévenir les autorités. Il se trouvait devant Saint-Étienne. Il n’entra pas. Il se dirigea vers le palais épiscopal.
Comme il était connu de l’intendant, il négligea le fait que cette intrusion nocturne sur le chantier pourrait lui valoir quelques questions importunes. Il fallait signaler la présence du cadavre. En le faisant chercher avant l’arrivée des ouvriers, on éviterait des troubles. Parvenu à la loge du portier, il le salua et demanda à voir l’intendant, pour une affaire qui ne souffrait pas de retard.

Le portier revint accompagné d’un homme de petite taille, engoncé dans une aumusse de loutre. La capuche avait glissé ; il en émergeait un crâne rose, menu et presque chauve, évoquant une villosité protubérante, vaguement obscène. Cet inconnu le dévisagea sans aménité ; devant ce regard déplaisant, il perdit contenance et balbutia avec embarras : 
— J’aurais souhaité parler avec l’intendant... 
L’autre répliqua sèchement :
— C’est moi qui le remplace. Que lui vouliez-vous pour avoir besoin de le déranger avant la première messe ?
On le sentait gonflé de son importance. Apprenant qu’un cadavre gisait sur le chantier, le petit homme s’insurgea :
— Puis-je savoir pourquoi vous avez traversé le chantier ? C’est interdit !
Et le remplaçant de l’intendant cracha « interdit » comme une poignée de cailloux, d’une voix qu’il aurait voulu formidable et menaçante, mais qui n’était que suraiguë.
De plus en plus gêné, il baissa la tête et répondit après un silence :
— Je coupais là avant le lever du jour, afin de me rendre à Saint-Étienne ; pour prier.
— Pour prier, hein ? Mais enfin, qui êtes-vous ? La voix, de plus en plus perçante, articulait chaque mot avec l’acuité d’un burin qui fouille la pierre.
Une certaine exaspération et la certitude de son bon droit lui redonnèrent de l’assurance. Calmement, avec une pointe de fierté, il répondit :
— Je suis honorablement connu dans Paris, où je suis né l’année d’avant la mort du roi Philippe. Maître drapier de mon état, je suis depuis peu retiré du métier, que mes gendres ont repris. Je me nomme Pierre Barbier. 
Il ajouta :
— J’ai fait partie de la suite du roi lorsqu’il est allé à Bordeaux…

 

 

 

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