Fiches de lecture du livre numérique : LA STATUE DE SEL

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Je ne voudrais pas qu'on nous fît un procès en usurpation de titre nobiliaire. Mon père tenait à sa vicomté. Cela sonnait « aristocratie et faste » dans la limite des revenus. À qui doutait de cette distinction, il opposait un manuscrit illisible, dans un état de décrépitude dû autant à l'incertitude de l'authenticité qu'à l'usure des ans. Il aurait été décerné à notre ancêtre au XIIIe siècle par un duc de Bretagne, fieffé après un valeureux exploit.
Nous ne connûmes jamais l'étendue de cette terre, ni son emplacement exact tant les vicissitudes des siècles altérèrent le paysage de ce duché, devenu province. En dépit des chamboulements politiques, nous conservâmes notre particule et notre vicomté : nous étions aussi des « sans-terre , mais fiers de notre passé.
Comme dans les dites familles, un nôtre, honorable connétable fit un faux pas. Il n’offensa ni son suzerain ni une dame de beauté si ce n'est qu'’il en déshonora une. Geste maladroit et intempestif du guerrier, qui confondit la dame à l'œil engageant avec la jeune fermière à consommer sur place. Oh ! Cela n'est pas chrétien. Ce jour ou ce soir-là, le connétable se sépara de son missel ; oubliant ses résolutions pourtant sincères, il ensemença la respectable femelle, sans l'avoir prévu. Scandale ! De l'entourage de la duchesse, promise à un chevalier qu'elle ne connaissait ni ne souhaitait connaître, la mâtine, sûre de son charme sur le routier si orgueilleusement aguerri aux coups du destin, évita un mariage forcé en choisissant ce superbe rustre.
Lui, persuadé de ce que son allure virile et droite au but avait provoqué l'envolée de la jeune personne dans ses bras, fut contrit d’apprendre qu'il n'était qu'une échappatoire. Son épée frétilla à son côté. Sans hésitation, il aurait fait passer la fautive à son fil, si des semaines de tergiversations ne lui avaient appris la venue d'un descendant.
La future mère acquit une valeur inattendue. Finalement elle s'habitua aux manières peu policées de son galant devenu son mari par décence et obligation, non dénué sous l'épiderme râpeux d'une sensibilité personnelle, sensibilité malgré tout. Lui, qui ne supportait pas la minauderie, découvrit avec satisfaction le caractère enjoué et affectueux, dépourvu d'affectation, de sa jeune femme.
L'enfant, un garçon, une consolation supplémentaire, scella cette union tant hétéroclite qu’inimaginable. Nanti d'une telle hérédité, celui-ci était voué, soit à la beauté, soit à la vaillance par les deux conjoints. Il n’eut ni l’une ni l’autre. Déçu, son père chercha parmi ses frères et sœurs, maintenant nombreux, voire bâtards, celui qui saurait être une image de lui-même.
Le dernier sembla présenter des qualités voisines aux siennes, encore que son jeune âge ne permît de les affirmer. Le père ressentait la ressemblance à l’attitude rebelle du garçon, ce qui l'exaspérait et le ravissait tour à tour. Il était déjà batailleur, ne supportait pas la contradiction qui allait dans le sens de l'injustice. Prompt à en venir aux mains, il jouait déjà de l'épée en bois, entraîné par son père au grand dam de sa mère, effrayée de cette personnalité indomptable.
Comme parfois, l’élève dépassa son modèle. Son père avait été mortellement blessé au cours d’une rixe avec des routiers qui en voulaient à son bien. Le garçon, tout juste en ses quinze ans, en paraissant vingt, ne pensa qu'à le venger. Sa morphologie en imposait. Il relevait n’importe quel défi et surtout le moindre manquement à l'honnêteté et à l'honneur. Aussi, son sens moral lui valut-il bientôt quelques cicatrices.
D’un faciès plaisant, il ne possédait pas l’emportement amoureux de son père. Les femmes craignaient cet ogre, surnom amical qu'elles lui appliquaient tant il ingurgitait de nourriture sans que celle-ci se fixât dans son métabolisme ni n’altérât sa démarche altière. Seule d’une cour, une demoiselle osa l’approcher sans crainte. Cela n’étant pas le rôle d’une dame, elle attendit que le regard de l’Ogre s’arrêtât sur elle. Aurait-elle attendu longtemps, d’avoir vingt ou vingt-cinq ans, de paraître vieille, l’œil d’un jouvenceau, ou bien d’être choisie telle une brebis par un vieux de quarante ans ou davantage ? Elle préférait être dévorée en son âge tendre plutôt que d’être vouée aux attouchements rugueux d’un podagre. Connue lors d’une revue, l’Ogre remarqua les yeux rayonnants sans s’attarder sur la fragilité du corps. La jeune fille ne minauda pas. Fascinée, pas seulement par la prestance, mais par la puissance qui émanait du corps, somme toute, d’un aspect colossal, qui dans le combat se transmutait en airain à la résonance impitoyable. À l’étonnement de la cour, la frêle enfant convola avec celui qui n’était ni ne serait jamais pour elle « l’Ogre ». Sensible à la délicate complexion de son épouse, le jeune héraut s’en fut par monts et par vaux guerroyer pour son maître, pour une terre ou afin de défendre le pauvre commun.
Les années passèrent sans heurts. Des enfants occupèrent l’âtre. Un jour, celui qui fut « l’Ogre » et la terreur de ses ennemis ne revint pas, fier sur son destrier, mais allongé, sans vie, sur un brancard de branchages et de feuilles. Devenu un héros pour ses enfants, leur mère les éleva dans le culte de son souvenir. Autant, mais pas plus que vivant, elle l’auréola de qualités qui s’étaient affirmées, que son intuition féminine avait décelées dès avant de lui adresser la parole.
Aucun des garçons ne fit montre des qualités (c’en étaient à l’époque) belliqueuses, c'est-à-dire promptes à défendre la veuve et l’orphelin. Une des filles, si elle ne chercha pas à manier l’épée avec art, s’imposa de par son caractère trempé, intransigeant, autoritaire, taillé à la serpe. Sa tête était servie par un corps sans défaillance, dont la féminité savait utiliser les artifices, afin d’arriver à ce qu'elle voulait avec un apparent compromis dont elle déterminait scrupuleusement les termes. Impossible de revenir sur une de ses décisions. Inébranlable, voire sans pitié envers un coupable de traîtrise, de mensonge, de duplicité, elle imposait la justice, celle de la loi, non la sienne, qu'elle souhaitait voir appliquer sans faiblesse.
Se marier, subir l'autorité d'un homme, le servir ? Non-sens ! Il eût fallu la méconnaître pour y croire. Ses frères souriaient en coin à cette supposition. La mère le regrettait sans se permettre de lui en exposer les raisons humaines et les avantages sociaux. Peine perdue ! La fille eût rugi, voire griffé malgré le respect dû à la chère femme. S'abstenir de toute suggestion était le meilleur statu quo.
Heureusement pour la lignée, les frères essaimaient. La grand-mère fut promptement entourée d'une cour d'enfants plus ou moins turbulents ou batailleurs. Sans l'avouer elle était contente de retrouver chez l'un ou plusieurs de ceux-ci des caractères qui s’affirmaient sans hésitation, qui lui rappelaient ceux de son défunt tant admiré tant aimé.
En remontant à la souche, les enfants étaient fiers de leurs aïeux. Les hauts faits du connétable si ce n'est la susceptibilité du vicomte qui leur avait cédé le titre séculaire toujours porté par l'aîné, les autorisait à se prévaloir de préséance. L'intraitable sœur en usait voire en abusait pour atteindre son but, sans faiblir. Elle semblait porter des dessous en métal sous sa robe sans ornement, sans bijoux, sans fanfreluches. Quel prétendant se fût hasardé à tenter l'assaut d'un tel bastion ? Elle n'avait pas besoin de gardes du corps ; il se gardait lui-même, et bien plus sûrement que par des êtres sujets à caution.
Eut-elle des aventures, comme disent les bonnes gens d'un air entendu? « Soyez sérieux ! Comment aurait-elle accepté. » Propos oiseux qui n'affirmaient ni n'infirmaient la supposition. La continence, au moins apparente de cette jeune personne, lui permit de mener sympathisants et adversaires d'une main de fer couverte du velours de l'irrésistible sourire que son sexe sut si bien exploiter. Des désaccords, des rivalités se firent jour entre elle et ses neveux sinon ses frères qui avaient abandonné avant l'entrée en lice.
Des lâches ? Non, réalistes de l'inutilité de se mesurer à un tel roc, inentaillable même avec Durandal.
Cependant les années lui apprirent à composer sinon à s'attendrir face à de jeunes hommes qui disposaient de gènes trop semblables aux siens. Éviter les querelles familiales qui auraient entaché l'image et l'honneur de la famille, de la dynastie pourrait-on dire. Sans être devenue sage, elle préférait baisser l'oriflamme sans le laisser descendre à terre plutôt que de risquer d'altérer la cohésion indispensable au maintien de la bonne renommée, donc de la puissance de sa Maison. Ne pas suivre le modèle de tant d'autres qui détruisent leur passé de même que leur avenir pour quelques lopins de terre ou quelques sacs d’écus. Son désintéressement à elle était notoire. Le nécessaire strict à son usage quotidien lui suffisait. À quoi bon s'encombrer du superflu, de l'inutile, de ce qui distrait de soi-même et de sa mission terrestre?
Dans ce domaine aussi, elle se montra sans faille et sans lézarde ; un monolithe jusqu'au dernier soupir, honoré par ses opposants, ses détracteurs eux-mêmes autant que par sa parentèle.
Comme la tante eût été heureuse de voir trois frères et trois cousins chevaucher gaillardement vers un monastère attaqué par une horde de routiers sans foi ni loi ! La petite troupe se fit annoncer aux assaillants par la poussière et les cris qu'elle poussait. Surpris, ceux-ci décochèrent quelques flèches maladroites qui sifflèrent dans l'air avant de se ficher incongrûment parmi les herbes innocentes. Pendant ce simulacre d'intimidation, les portes de l'enceinte du lieu de prière crissaient sous la pression d'un bélier de confection artisanale. Un corps à corps s'instaura entre les cavaliers et les va-nu-pieds sans scrupules. Ceux-ci savaient se battre et ignoraient les lois de la guerre ; ils les transgressaient sans état d'âme ; hommes, femmes, enfants, jeunes ou vieux étaient une chair à profit dont les maigres ressources accumulées constituaient un butin qui permettrait de survivre jusqu'à la prochaine rapine. Tortures, viols, meurtres ne les rebutaient pas. Nul anathème, nulle excommunication ne les faisait reculer. Au contraire, la provocation du sacré loin d'exciter en eux un sentiment d'injustice de leur condition errante, galvanisait leurs multiples concupiscences. De l'intérieur du monastère s’élevait une supplication psalmodiée, révérence de ceux qui vont mourir sans être capables de se défendre ni de se cacher. À quoi bon, et où ? Ils s'offraient sans restriction en victimes de la foi priant pour ceux qui les massacreraient. La psalmodie emplissait l’air et stimulait l'ardeur combative des preux. Plusieurs tombèrent sous les coups de la haine redoublée des brigands. Les jeunes hommes formaient un triangle face au renouvellement de la vague batailleuse. Malgré le sang chrétien répandu, que la terre absorbait déjà afin d'en confectionner des âmes de saints, le combat était grandiose. Conscients que quelque chose de providentiel se passait à l'extérieur des murs, les moines donnèrent à leur chant un accent louangeur comme assurés d'être sauvés par des inconnus envoyés par le ciel. Le nombre des valeureux diminuait tandis que la porte était sur le point de céder sous les chocs des mécréants qui se multipliaient telles des fourmis, cognant, escaladant le mur, hurlant des obscénités, jurant, blasphémant afin d’effrayer les innocents moines inaccoutumés des mœurs sauvages ni mondaines.
Les trois frères et les trois cousins faiblissaient. Toutes mâchoires et dagues sorties, les bandits s'acharnaient, sûrs de bientôt saigner avec des cris de joie satanique les prétentieux jouvenceaux. Les moines, sans imaginer ni voir le péril, persévéraient dans leur louange salvatrice. Puisque quelqu’un les défendait, il devait forcément les délivrer du mal imminent.
Blessés plus ou moins gravement, les garçons, dignes héritiers du connétable croyaient à la victoire. Ils ne concevaient pas d'être venus et de permettre au mal de triompher. Alors que les gonds épuisés allaient céder à la pression, que les premiers meurtriers cherchaient à s'infiltrer dans l'embrasure, des cris rauques qui n'étaient pas de grégorien s’immiscèrent entre le cliquetis des armes blanches.
Des moines armés de pelles, de fourches et autres ustensiles agraires assommaient, transperçaient, repoussaient avec la force de leur foi l’intrus malgré leur répulsion à faire couler le sang d'autrui. Leur défense était juste. Ce n'était pas eux qu'ils défendaient mais la chrétienté, leur Maître, l'accès au tabernacle.
Si les religieux s'en mêlaient aussi, comment les assaillants, harassés d'affronter les seigneurs réussiraient-ils à s'emparer du monastère ? Une profonde respiration, tel un souffle divin parcourut le champ de bataille. La prière des moines décuplait les forces. Les derniers malfaisants acculés à la porte, entre les libérateurs et les moines expirèrent sans un remords.
Soins aux blessés et alleluias. Un verre de vin des moines afin d'oublier le carnage, puis l'inhumation des bons et des mauvais comme s'ils étaient maintenant devenus frères après une lutte mortelle qu'un peu de sagesse aurait évitée.
De retour dans leur fief, les trois hommes souhaitèrent déposer un ex-voto à Notre-Dame que les moines avaient invoquée dans l’incertitude de l’issue du combat. Ce geste était coutumier à l’époque où les tenants de la religion s’entendaient et n’affrontaient que les impies. N’était-ce qu'un remerciement qu’ils adressaient à la Vierge et pas aussi le pardon d’avoir versé le sang, même afin de sauver des hommes promis au martyre que subissent les purs qui ne veulent que du bien à leur bourreau ? Ces hommes sans haine ni désir qui ne voulaient que la paix et la possibilité de secourir les affligés étaient indésirables parce qu’ils résidaient sur une terre qui n’était leur que de par le bon vouloir d’un suzerain que ne reconnaissaient pas les agresseurs. Ceux-ci niaient la nécessité de leur présence ignorant le sens de leur prière. Les moines n’étaient pas confinés en ce lieu retiré pour leur propre amendement, ni pour se parer de vertus monnayables après leur mort. Non ! Ils vivaient dans le silence et la prière afin d’éclairer des inconnus grâce à leurs litanies obstinées. Ceci, les sauvages étaient incapables de l’appréhender.
Quelle qu'ait été leur croyance, ils n’agirent que par hostilité à ce qu'’ils considéraient non comme un mal, mais comme la non-conformité à leur vision cependant ni spirituelle ni intellectuelle ni matérielle, mais inhumainement politique. Éliminer celui qui pense différemment. Le bien d’autrui leur était étranger. Seul le pouvoir les animait. Ils méconnaissaient la faute et faisaient régner leur justice c'est-à-dire la terreur et la mort. Sûrs de leur bon droit, ils ne savaient pas réfléchir à leurs actes dont la conséquence ne devait être la damnation mais une félicité dans un ciel probablement couleur de sang.

 

 

 

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