Fiches de lecture du livre numérique : Parcours en kaki d'un bourgeois peu ordinaire

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Saint-Sylvestre 1957

Vers huit heures du soir, un train de voyageurs, claquant des tampons et geignant de tous ses ressorts, se détache d’un quai d’embarquement ; ce train est quasiment vide : ils ne prennent pas les trains d’assaut, les voyageurs, un 31 décembre ! Dans un compartiment de troisième classe, modèle juste au-dessus de la bétaillère, il y a un passager solitaire, moitié désenchanté, moitié rigolard, habillé comme un clochard ou presque. Ce voyageur solitaire, c’était moi. Je partais faire mon service militaire, convoqué le 31 décembre avant minuit à Montluçon (charmante sous-préfecture de l’Allier, ville sans histoire, laborieuse et discrète comme sont souvent ces villes de province).
Je m’en souviens encore, amusé aujourd’hui, beaucoup moins à cette époque ; côté garde-robe, j’avais enfilé, de rage, ce que j’avais trouvé de plus fatigué au grand désespoir de mon père ! Ma belle fiancée, Maria, m’avait accompagné au volant de sa 2 CV Citroën, une « deudeuche » ; elle était sur son « trente et un » – c’est le cas de le dire – pour aller réveillonner chez des cousins bretons du XVe : le contraste entre cette jeune fille magnifique et son cavalier en bleu de travail maculé de taches de colle rougeâtre et de goudron noir avait, en ce soir de fête, quelque chose d’incongru, du moins, à mes yeux car entre le parking et le quai d’embarquement nous avons croisé peu de monde. Ma tenue de travail ne choquait pas les rares curieux, estomaqués plus par mon gabarit physique démesuré, quasi monstrueux, que par l’état de mes vêtements.

Dans la vie d’un jeune homme, à la fin des années cinquante et depuis que la loi républicaine avait décidé de la conscription, c’est-à-dire de l’obligation faite à chaque citoyen de servir son pays sous les armes pendant un certain temps, le service militaire était incontournable. Il y avait le temps d’avant, celui de la jeunesse insouciante et légère, et le temps d’après, celui de l’âge adulte aux engagements sérieux, aux décisions lourdes et responsables. Dans les familles bourgeoises deux expressions revenaient dans les conversations et balisaient le cursus d’un jeune garçon (jusqu’à la dernière guerre, celle de 39/40, les filles restaient à la maison, apprenant leur métier de mère au foyer) : « Passe ton bac » et « Fais ton service militaire » !
« Faire son service  » était une rupture dans la vie d’un jeune Français pour un temps incertain mais, en tous cas, pour au moins deux ans et demi. Certains, frondeurs par essence, jeunes gens intellectuels et bourgeois imaginaient les plans les plus invraisemblables, les plus inavouables, les plus tordus pour échapper à cette longue et fastidieuse corvée, mais pour la plupart d’entre nous volontiers cocardiers et patriotes, c’était comme l’épreuve initiatique des anciennes tribus qui faisait d’un novice un guerrier chasseur responsable. Les notions de patrie et de drapeau n’étaient pas des vues de l’esprit : étudiants et lycéens, attirés par les responsabilités et l’encadrement des hommes, participaient à la PME, préparation militaire élémentaire, suivie de la PMS, préparation militaire supérieure.
L’incorporation sous les drapeaux était inévitablement précédée de cet examen physique devant un docte aréopage médical, baptisé conseil de révision, où tous les jeunes gens en âge de porter les armes devaient se présenter dans le plus simple appareil, c’est-à-dire comme au premier jour, chacun nu comme un ver. Pour beaucoup de jeunes garçons qui se vantaient haut et fort de leur anatomie, l’épreuve était nouvelle et parfois redoutée.
Pour ma part, ayant déjà atteint accidentellement une taille anormalement respectable de presque sept pieds français de haut, au point de ne pas tenir sous la toise qui mesurait nos anatomies, je craignais d’être déclaré inapte à l’inverse de la plupart de mes contemporains qui enviaient mon anormalité. Dans ma famille, être reconnu inapte au service militaire, c’était à peu près comme recevoir un blâme. Il n’en fut rien. Déclaré « bon pour le service » avec d’excellentes notes ce qui ne m’étonna guère, vu mes penchants pour tout ce qui ressemblait à une performance physique, athlétisme, aviron, sports de combat, sports d’équipe, etc., j’eus droit à un flot de rubans tricolores et à une magnifique cocarde comme on en pare les bêtes de concours dans les comices agricoles !
Sept pieds de haut ! Presque deux mètres et dix centimètres ! À l’âge de quinze ans révolus, en effet, je fus atteint d’une maladie sournoise et qui aurait pu s’avérer mortelle si mes parents n’y avaient mis bon ordre : un blocage de l’hypophyse, cette glande endocrine située à la base du crâne et dont la fonction de contrôle, chez moi, n’était plus assurée. Les symptômes en étaient de deux ordres : pour la partie visible de l’iceberg, une prise de taille effrénée – vingt-six centimètres en six mois – et pour la partie cachée, la plus dangereuse à mes yeux, une étrange incapacité à réfléchir plus de quelques minutes sur un sujet donné ce qui n’est pas particulièrement recommandé aux potaches comme aux étudiants.
Pour le physique, mes parents qui me voyaient chaque jour n’étaient pas surpris. Ils étaient tous les deux d’une taille élevée, dans une famille où un ancêtre, général d’armée, baron d’Empire, était un géant. Mes amis et mes cousins non plus. Il m’arrivait de plus en plus souvent de me cogner la tête en passant sous les portes de notre vieille maison versaillaise aux normes d’un autre temps mais cela m’attirait des injonctions à la nécessité de faire plus attention ! J’ajoute que je pratiquais de nombreux sports, que j’adorais marcher pendant des heures avec mon chien et mes copains. À Versailles, ville de garnison, berceau de mon clan paternel, le parc royal et les bois autrefois giboyeux qui cernaient la ville était autant de terres vierges pour un jeune aventurier.
Physiquement donc, cette croissance anormale et accélérée ne me posait aucun problème, encore que… un jour que j’avais insulté une douzaine de voyous à la sortie du lycée, ils m’étaient tombés sur le râble ; j’avais fait face, une tradition chez nous, mais, au sens propre du mot, je ne faisais pas le poids, aussi épais qu’un fil de fer, et j’avais ramassé une tête au carré, un méchant « compteur à gaz » ; du coup, mes parents m’avaient mis entre les mains d’un ancien commando des SAS qui me fabriqua des muscles, des épaules, m’enseigna les bases du close combat ; ma mère disait : « si t’as tort, tu t’excuses. Sinon, tu te bats », une autre façon de ne pas subir.
Au physique, oui vraiment, je n’avais pas de problèmes. Intellectuellement, c’était une autre paire de manches : d’écolier bon à plutôt très bon, en quelques brèves semaines, j’étais devenu un cancre, le dernier de la classe. Bien plus tard, bien trop tard, hélas, devant des résultats scolaires catastrophiques, mes professeurs décelèrent une incapacité à me concentrer plus de cinq minutes sur un sujet avant que mon esprit s’en aille battre la campagne. Même dans des matières où je brillais telles que le français, le latin, l’anglais, mes maîtres et parents constatèrent, stupéfaits, que je plongeais dans les abysses des notes de la nullité. C’était une situation catastrophique, à la limite du handicap.
Pour mes parents, n’avoir qu’un seul enfant, atteint d’un travers de ce calibre posait un problème de taille ! Que faire de lui ? Le mettre en apprentissage chez un artisan ? Fausse solution à un vrai problème : il suffisait, en effet, que je saisisse un outil pour me blesser dans l’heure qui suivait. En outre, j’avais déjà seize ans et surtout, j’étais un bourgeois né d’une mère pilote d’avions et d’un père « capt’aine » au long cours et mes parents avaient d’autres vues, habitués à l’idée, sinon de faire de moi un notable, du moins un futur cadre, objectif qui devenait chaque jour un peu plus inaccessible, un peu plus improbable.
Mes ancêtres n’étaient d’ailleurs pas nés avec une cuillère d’argent dans la bouche ; à en juger par l’éducation que mes cousins et moi avons reçue, basée sur le renoncement, le sacrifice et le travail, j’en déduis que notre état de bourgeois fut atteint au mérite et non à la faveur. Cet état social avait son corollaire. Comme mes oncles et tantes à leurs enfants, mon père m’avait expliqué un jour, qu’ayant beaucoup reçu, je devrais, à mon tour, beaucoup donner, beaucoup transmettre, non seulement aux miens mais à toutes celles, tous ceux que j’approcherais ; ce n’était que l’application pratique de la parabole des talents de l'Évangile, n’en déplaise, gentiment, aux tenants purs et durs de la laïcité républicaine. (Après tout, pourquoi les Anglo-Saxons et les Arabes auraient-ils l’exclusivité de la Bible ou du Coran ?)
Pour mes parents, l’idée que je puisse m’écarter de la tradition leur était non recevable. Mon avis personnel, tant que je n’aurais pas atteint l’âge adulte, avait ses limites. Ils décidèrent alors, contre vents et marées, que je passerais mon bac, et qu’on verrait après.

* * *

Ferraillant de tous ses boggies, le train écrase bruyamment le fouillis sonore des aiguillages de la gare. J’ai fait un raid rapide de voiture vide en voiture vide. Il n’y a personne. C’est sinistre un monde abandonné. C’est à se demander si je ne me suis pas embarqué dans un convoi qui va remiser au garage des trains ! Enfin, qui vivra verra.
De retour dans mon compartiment je me suis pelotonné, j’ai ramassé mes deux cent dix centimètres dans le coin près de la fenêtre, dos à la marche, vieille habitude de marin qui se cale contre le bordé pour encaisser les coups de roulis de son bateau : je n’avais pas dîné car le temps d’un repas c’est du temps pris sur la tendresse amoureuse des « au revoir », tous les amoureux le diront mais, je dois dire aussi que bien trop intrigué par cette aventure qui s’ouvrait devant moi, pour l’instant je n’avais pas faim.
Comme rien ne saurait durablement résister au travail, à une vraie volonté, à de vrais désirs, l’opiniâtreté parentale finit par porter ses fruits ; à coups de sacrifices financiers, de renoncements, de redoublements et d’efforts titanesques de ma part ou qui me semblaient tels, je me retrouvai bachelier à vingt et un ans révolus, longtemps après mes amis et mes copains qui, eux, avaient depuis longtemps avant moi intégré grandes écoles et universités. Les bacheliers de mon époque avaient, pour la plupart d’entre eux, quatre ou cinq ans de moins que moi, des conversations que je jugeais puériles, des attitudes encore enfantines, des soucis d’écoliers. Au niveau relationnel qui a tellement d’importance dans une jeune vie, tout ou presque était à refaire. J’ai essayé une préparation à une grande école de chimie parce que c’était un domaine fascinant mais où j’étais nul : hélas, mes voisins de pupitre étaient impossibles et je n’allais pas passer mon temps à faire la police. Oui, l’idée de côtoyer une jeune génération pendant encore de nombreuses années d’études m’était insupportable, d’autant que, baignant dans l’eau de mer depuis mon enfance, chassé de mon pays la Tunisie, émigré en France, j’avais découvert la Bretagne côtière, par le biais des cousinages et des relations.
Fils de marin, à onze ou douze ans j’avais reçu une formation marine à l’ancienne, autrement dit « à la dure » : encadrement militaire de qualité mais intransigeant, réveil très matinal, envoi des couleurs, frugalité et sanctions telles que corvée de « pluches » au lieu de naviguer avec les autres !
À la fin de cette exaltante période, au sortir de la guerre de 39/45 je savais « nager » dans une baleinière et godiller dans un youyou réglementaire au prix d’un certain nombre d’ampoules sur mes mains d’enfant, je savais barrer toutes sortes de voiliers des plus simples aux plus sophistiqués. Peu après j’entrai aux scouts marins qui étaient les seuls à organiser à moindre coût des activités nautiques.
En matière de formation générale, l’âge et mon niveau intellectuel devenu assez limité me fermaient la plupart des portes universitaires. Vrai problème : que faire de moi ? Il y eut un déclic : une campagne de pêche au thon sur l’un des derniers thoniers à voile de l’île de Groix, le Lilas blanc. Pendant un été je devenais « Grec » ou Grésillon comme on appelait les habitants de cette île souriante.
Un bateau magnifique, un patron exceptionnel qui portait un nom programme, presque un slogan, Tonnerre, un équipage rugueux et solide, le bonheur. Trois ans, c’est le temps qu’il me fallut pour être définitivement mordu par la mer et tout ce qui allait dessus, pour que disparaissent aussi tous ces voiliers magnifiques sacrifiés sur l’autel de la rentabilité et du modernisme.
M’étant ouvert de mes intentions de vie au patron, cet homme intelligent me proposa une période de mise à l’épreuve les mains dans le coaltar, le cambouis du marin, les pieds dans la vase. Ainsi il me fit entrer dans le chantier naval d’un ami d’ami, un cadre influent du PCF en Bretagne qui, ayant un bourgeois entre les mains décida de montrer à ce représentant d’une classe sociale honnie ce qu’était la vie d’un prolétaire !
Un an d’apprentissage à la dure, à l’extrême dure, à manger de la vache enragée à chaque repas (quand il y avait de la viande !), à dormir dans un taudis, à travailler « à la chinoise » dix heures par jour sept jours sur sept, à être sous-payé au black, sans feuille de paie, n’eurent pas raison de mon enthousiasme, si maladroit dès qu’il fallait prendre un outil. Plus tard, je paierais une addition d’un prix bien plus élevé mais je ne m’en doutais pas encore. Je découvris ainsi que j’étais inapte à tout travail manuel terrien.
Si en mer, je me tirais à peu près d’affaire, à terre je redevenais le bon à rien, le vilain petit canard : les gens à qui j’avais été confié s’arrachaient les cheveux : balai, éponge et seau étaient à peu de choses près les seuls ustensiles que je pouvais saisir sans danger.
À la fin de ce temps de bagne, je changeai d’employeur pour entrer dans un chantier parisien très célèbre mais où le patron, en trois mois, arriva aux mêmes conclusions que son prédécesseur : je n’avais aucun avenir dans la construction navale !
Par bonheur et lumière, il y a eu Maria, la femme de ma vie, celle qui m’a choisi, moi le grand escogriffe. C’était la dernière fille du boulanger de Locmaria, à côté de Port-Tudy en Groix. Merveilleuse petite Morbihannaise, elle m’arrivait au coude, belle et vive à la bretonne, étudiante au Potager du Roi, la célèbre école d’horticulture de Versailles. Habitués, tous les deux aux grandes séparations marines, nous nous quittions pour deux mois, nous le savions et nous nous disions que soixante jours, c’est vite passé !
C’est ainsi que me trouva ma convocation à servir la République. Un soir, en rentrant chez mes parents qui m’hébergent, une lettre officielle m’attend. Un peu fébrile, j’ouvre l’enveloppe qui m’informe que ma demande de sursis est rejetée. Pour découvrir la construction navale j’avais bénéficié d’un sursis d’incorporation sous les drapeaux. Interrompre mon cursus n’était pas une perspective agréable mais c’était comme ça.
Après en avoir longtemps discuté ensemble, je convins avec mon père que si j’étais dans une impasse, alors peut-être que l’armée pourrait m’offrir un métier quitte à faire une croix sur mes perspectives marines. Lui et moi, nous étions presque les deux civils de notre clan mais l’exemple de mes oncles et de mes cousins faisait que l’idée de porter l’uniforme, pour le restant de ma vie active, était assez exaltante.
Depuis que le gouvernement avait décidé d’envoyer le contingent de l’autre côté de la Méditerranée, les évènements d’Algérie, tout le monde en parlait. On disait « les événements » mais on pensait « guerre » et la guerre, pour la population en général et pour les mères de famille en particulier, c’était trop : elle était partout, d’abord celle de 39/45, puis celle d’Indochine (le Vietnam d’aujourd’hui) où la France laissait mourir chaque année une promotion de jeunes Saint-Cyriens avec une grande indifférence. L’état d’esprit général était à l’exaspération ; en politique, pour les partis de droite comme de gauche – exception faite des communistes, les « cocos », à l’époque encore très inféodés à l’URSS – l’Algérie, c’était trois départements de l’autre côté de la Méditerranée, ni plus ni moins que les deux départements de l’île de beauté, la Corse-du-Nord et la Corse-du-Sud.
Personne n’avait pris la mesure du désir d’indépendance des bourgeois arabes algériens. Pourtant sous la pression populaire bien amplifiée par les notables en Tunisie et par les autorités chérifiennes au Maroc, le gouvernement français, après bien des maladresses et des hésitations, en 1955, s’était retiré de ces deux pays mais dans ces deux pays qui n’étaient ni des colonies ni des extensions du territoire national mais des protectorats, cette rupture n’était jamais qu’une fin de contrat.
Il y avait en Algérie, des Français de souche européenne depuis 1830 et 1870, en particulier des Alsaciens-Lorrains chassés de leur terre, une masse d’autochtones pas si malheureux que ça sous la houlette républicaine et une poignée de hors-la-loi qui essayaient de tout casser mais, à ce moment-là, vus comme des gens à qui personne n’envisageait de confier le destin de l’Algérie.
Chez nous, je veux dire dans notre famille et, un peu en avant, dans notre milieu social, il n’était pas question de se défiler à la manière de certains jeunes Américains pour éviter de partir au Vietnam ou au Moyen-Orient. Ma mère ne me voyait pas m’en aller sans angoisse : son père, un Pieds-Noirs lui aussi, chargé de famille, réformé, s’était engagé volontairement en 1915 pour défendre la France, sa patrie qu’il ne connaissait pas et s’était fait tuer comme sergent au 4e Zouaves sur l’Yser. Alors, perdre son fils unique ne lui disait vraiment rien qui vaille d’autant que Maria, ma fiancée, venait de perdre l’un des ses frères aînés, officier de commando, tué au combat à l’automne 1957 mais ces deux femmes qui m’étaient chères n’auraient pas imaginé une seconde que je puisse déserter.
La mentalité de la famille c’était : « Fais ce que dois, advienne que pourra ». Si ma mère se définissait comme une pacifiste, c’était une pacifiste un peu spéciale sur les pieds de qui il valait mieux éviter de marcher :
Une fois, en 1943, à Tunis, ma ville natale, alors que Rommel et son Afrika Korps s’étaient repliés chez nous, je l’ai vue apostropher deux troufions allemands qui s’en étaient pris à une jeune juive de notre quartier : ma mère, cette jeune femme magnifique, déjà impressionnante par son mètre quatre-vingt-cinq, interpellait dans leur langue les deux soudards, une grenade dégoupillée dans chaque main sur le mode « Lâchez-la ou je lâche ce que je tiens ! ». J’étais à côté d’elle, plus mort que vif et je la connaissais assez pour savoir qu’elle ne rigolait pas. Deux feldgendarmen sont alors courtoisement intervenus et les choses sont rentrées dans l’ordre mais elle a attendu que la jeune sémite soit hors d’atteinte pour poser les deux engins.
Pour elle et pour beaucoup de Français, les Algériens qui étaient à l’origine des événements étaient d’abord des hors-la-loi ou des voyous, au mieux déguisés en indépendantistes.


* * *

Je me souviens que ce soir-là, en recevant mon ordre de marche, ma convocation officielle, je n’étais pas plus rassuré que ça. Tout le monde savait que les hors-la-loi, les HLL, fellaghas, rebelles, n’étaient pas des tendres et que, considérés par l’administration comme des civils et non pas comme des soldats, ils étaient paradoxalement bien plus protégés par la loi de la République que par la convention de Genève. Jusqu’en 1956 les HLL pris les armes à la main n’étaient pas collés contre un mur devant un peloton d’exécution mais mis en prison, jugés devant une cour d’assise par un jury populaire et défendus par un avocat, exactement comme un truand à notre époque. Il y avait, alors, peu de condamnations à la peine capitale.
Mon premier souci, très égoïstement parlant, pour mes parents et moi, était de me sortir de l’affaire algérienne dans le meilleur état possible ; chez nous, nous avions déjà donné avant et même pendant : l’un de mes cousins, tiré par un HLL comme un sanglier, était rentré en France handicapé à vie ; le coupable, lui, avait écopé de dix ans de prison !
Mon deuxième souci était, grâce à l’éducation que j’avais reçue et aux valeurs qui étaient les miennes, de me comporter en homme, pas en SS hitlérien ni en fanatique ni en soudard. Déjà, en France métropolitaine une certaine élite issue de la résistance avait soulevé le problème de la torture. La torture, infligée ou reçue, c’était un sujet lourd, concret, pas une abstraction. En France et dans tous les pays d’Europe occupés par les nazis, la torture n’avait pas été une vue de l’esprit, un sujet de thèse. Beaucoup d’hommes et de femmes avaient subi la géhenne entre les mains des gestapistes et des miliciens. Nous le savions. La pudeur n’était plus de mise. Nous en parlions comme d’une réalité.
Je m’en étais ouvert à deux personnes de poids qui comptaient à mes yeux : mon père et un jeune prêtre avec qui, pendant mes congés, je participais à nombre d’opérations caritatives comme la remise en état de maisons plus ou moins délabrées, parfois de taudis où s’abritaient les laissés pour compte des temps modernes.
Mon père, pendant la guerre, ayant fait partie d’un réseau de renseignements, avait accepté l’idée de souffrir la mort entre les mains de l’Abwehr, la Gestapo militaire ; il avait été carré sur le sujet : « Si un terroriste qui tue des civils innocents est pris le couteau ou la bombe à la main, s’il faut le faire parler pour éviter d’autres assassinats d’enfants, alors, là, oui, pas d’hésitation… »
J’ai toujours ou presque toujours écouté mon père mais alors, à ce moment crucial, je suis allé voir ce jeune prêtre à qui je me confiais souvent. Visiblement, ma question l’embarrassait mais il ne s’est pas défilé ; il était contre le principe et l’idée, définitivement contre, avec la restriction du cas de force majeure malheureusement inévitable. Hem ! A dire vrai, je n’étais guère avancé…
Le train roule dans la nuit d’hiver. Une averse fouette la vitre du compartiment dont la porte s’ouvre avec la délicatesse que l’on reconnaît parfois aux employés de la SNCF. Un contrôleur bon enfant poinçonne mon ordre de marche qui tient lieu de billet et taille une petite bavette avec ce conscrit paumé dans un train aux trois quarts vide ; il me dit que je suis bien brave d’avoir obéi à une injonction aussi imbécile, qu’il y a vraiment des enfants de salauds pour convoquer des conscrits un 31 décembre et qu’il y a des ordres idiots…!
Des ordres idiots… Dans ma famille qui avait une haute idée du devoir du commandement, le chef était quelqu’un d’une essence particulière ; un chef ne saurait donner de mauvais ordres, aussi la troupe des exécutants doit-elle suivre, point barre et sans discussion. Cette attitude, assez moutonnière, il faut le dire, aux antipodes de la démocratie, conduisit tout un peuple à collaborer pendant quatre ans avec un envahisseur pervers et criminel, nourri de racisme et de nazisme ; la résistance et les Forces françaises de l’intérieur, à la fin, pendant la dernière guerre ne représentaient en nombre, pas un pour cent, pas un pour mille, pas un pour dix mille hommes et femmes de notre population. On pourrait presque dire que l’obéissance était dans les gènes de la nation. D’ailleurs à peine transformés en pioupious nous dûmes apprendre par cœur ces phrases que, cinquante ans après, je récite encore de mémoire : « La discipline faisant la force principale des armées, il importe que tout supérieur obtienne de ses subordonnés une obéissance immédiate et de tous les instants ; les ordres seront exécutés sans hésitation ni murmure, etc. ».
Est-ce à dire que c’est la porte ouverte à tous les débordements ? Que cette attitude soumise justifie le soldat dans ce que sa conduite peut avoir d’abject ? C’est ici que conscience et libre arbitre interviennent. Nos anciens, chez nous, des officiers « tala » comme on disait alors, pour qui l’armée était tout, ont refusé d’exécuter des ordres que leur foi rejetait, comme par exemple, au moment de la séparation de l’Église et de l’État, en 1905. Par une sorte de coupable indifférence, je n’avais pas suivi les cours de la préparation militaire supérieure qui m’eussent permis alors d’intégrer l’armée avec le grade de sergent, alors, comme disait la chanson à la mode, c’est dans ma giberne que j’emportais mon bâton de maréchal : à moi de me battre pour accéder à l’épaulette, aux responsabilités. Inhabile et maladroit, ne sachant pas faire grand-chose, j’avais pris goût aux devoirs du commandement qui m’avaient été confiés aussi bien à terre qu’en mer. Puisque je me croyais incapable de fabriquer, de faire, en revanche je me sentais né pour faire faire. Pour commander, après avoir obéi, bien sûr.
Mon objectif immédiat, ce pour quoi je mettrais tout en œuvre serait l'École des officiers de réserve de Fontainebleau, propre à l’arme du matériel (il y avait deux sortes d’officiers : les officiers d’active qui sortaient de Saint-Cyr et les officiers de réserve qui sortaient d’écoles d’application).
Dans une armée moderne l’état du matériel conditionne le succès des armes autant que la capacité, le courage de la troupe et la qualité du commandement.
Le service du matériel était devenu depuis peu l’arme du matériel ; les hommes devaient être à la fois des spécialistes et des guerriers, soumis à l’obligation des patrouilles et des opérations de maintien de l’ordre. Pour les interventions (accrochages avec les fellaghas) on faisait appel aux troupes spécialisées (Légion, commandos, dragons, chasseurs à pied, parachutistes, etc.) mais nous devions assurer nos propres escortes ainsi que les menus travaux du militaire, tels que patrouilles, protection rapprochée, etc. Autrement dit quand un ouvrier ou un cadre appelé ou rappelé sous les drapeaux (PDL ou ADL : pendant la durée légale ou au-delà) avait fini sa journée de huit heures, il était sujet à être désigné pour une patrouille nocturne ou une protection de cinéma ! Notre commandement s’ingéniait à éviter ce genre de situation ubuesque et les patrouilles seraient le plus souvent assurées par les gens des services, cuisines, magasins, à l’intérieur même de la compagnie.
Le rôle du matériel, arme ou service était (doit toujours être) de gérer l’état des matériels militaires, véhicules, armes lourdes et légères, matériel de transmission à l’exclusion des  aéronefs, avions, hélicoptères et des bateaux, ces deux secteurs ayant tous les deux leur propre maintenance. Même sans rien connaître vraiment aux choses de la mécanique, des transmissions et de l’artillerie, de l’optique, de la radio, etc., prêt à recevoir toutes les formations possibles, je me sentais la capacité d’assumer des responsabilités humaines et techniques.

 

 

 

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