Fiches de lecture du livre numérique : Nuria

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Nombre de pages : 150

Format(s) : Format PDFISBN n° 978-2-36708-016-1 (pdf).
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Longeant la côte est de Mallorca, la maîtresse île des Baléares, une tartane blanche, à la coque soutachée de rouge et de noir sous son immense grand-voile latine, moteur au ralenti, cap au nord nord-est, poussée par un reste de vent du sud, regagnait Porto Christo, son port d’attache. Une tartane est un voilier typique de la Méditerranée. C’est un gros bateau de pêche ou de cabotage, c’est-à-dire de petit commerce côtier. Ce navire, aux deux bouts est muni d’un mât court sur lequel est fixée par son tiers avant une vergue immense qui porte une voile triangulaire mais, à notre époque, ces bateaux, pour la plupart d’entre eux, sont également motorisés.

Un adolescent, torse nu, vêtu d’un paréo bleu à grandes fleurs blanches noué autour de la taille, un poignard dans son étui collé à son mollet droit, se tenait debout à l’avant du voilier. Ce jeune garçon, Bartholoméo, ― Bart pour les amis ― était le fils de Juan Capiscio patron armateur de ce gros caboteur qui servait à promener des touristes, amateurs de plongée, le long de la côte sauvage de la maîtresse-île des Baléares.
Quand il n’était pas à l’école, Bart constituait tout l’équipage de son père ; comme le poisson de bon rapport se faisait de plus en plus rare, Juan avait abandonné une pêche côtière devenue hasardeuse et difficile pour le transport des touristes, activité régulière qui payait bien et qui s’étendait de Pâques jusqu’à la Toussaint. L’adolescent avait déjà plus l’apparence d’un jeune matelot que d’un mousse ; un léger duvet couvrait ses joues. Les nombreuses tâches et responsabilités de gabier qu’il assumait, comme de grimper en haut du mât pour améliorer la position de la grande antenne latine en fonction de l’allure suivie lui avait donné des épaules et une musculature respectables. À cela s’ajoutait un bronzage déjà bien marqué en ce mois de juin finissant. À l’arrière du voilier, à plus de quinze mètres derrière le garçon, du poste de commande aux épaisses vitres ouvertes, son père, derrière la barre à roue le contemplait avec un certaine satisfaction, bien légitime. C’était son fils aîné, suivi par deux filles de treize et dix ans et demi, Olivia et Maria et deux jumeaux de huit ans à peine.
Bart s’appuyait contre le « capestan ». Le capestan est le prolongement de l’étrave d’une tartane vers le haut. Il était au poste de « brigadier » autrement dit de veilleur sur l’avant. Juan longeait la côte rocheuse, toute faite de falaises rouges à cause de l’oxyde de fer qui imprégnait la roche, interrompue de calas ces criques qui ressemblent à des fjords en miniature et qui se terminent par des plages étroites de sable fin. Il tenait un cap qui les faisait passer à deux milles marins au large, un peu moins de quatre kilomètres. La mer bleu cobalt, toute douce aux regards, se gonflait d’une longue houle tranquille ; le vent déclinant d’heure en heure levait un gentil clapot qui accompagnait plus qu’il ne freinait la course du voilier. Bart balayait l’horizon comme son père le lui avait appris, découpant la mer secteur par secteur dans un examen à la fois attentif et machinal. Il apercevait au loin la pointe derrière laquelle se dissimulait la sinueuse entrée du port de Porto Christo. Bart était perdu dans ses pensées tournées essentiellement sur l’étrange disparition d’une énorme murène qu’il avait repérée depuis quelques plongées avec son ami, son copain, son quasi-frère, Paco. Les deux garçons étaient des enragés de chasse sous-marine. Paco ― Francisco de son vrai prénom ― était le fils de Miguel Cervantes, le cabaretier du port... cabaretier et coiffeur. Miguel, avait commencé comme peluquero et prenant l’habitude d’offrir un café noir et serré, à ses clients du matin, il avait fini par installer une tienta, l’Abri du Marin, face à la criée, jouxtant le salon de coiffure. Paco et sa sœur Nuria l’attendraient sur le quai, c’était prévu ; frère et sœur, très unis partageaient les mêmes centres d’intérêt.
Les deux garçons s’étaient découverts deux ans auparavant, un jour banal de désœuvrement, un jour de congé sans programme précis, sans obligation familiale ou scolaire, comme tous les « ados » en connaissent un jour, un pied encore dans le jardin d’enfants, l’autre déjà dans la cour des grands. Il y a des moments comme entre parenthèses dans le quotidien où les jeux des petits sont insipides, où l’univers des aînés est encore interdit. C’était un après-midi, un début d’après-midi de juin catalan où même les lézards, ces fils de Râ, font la sieste. Juan, le père de Bart, avait poussé jusqu’à Palma, la capitale, au port de pêche pour une vérification et un remplacement du presse-étoupe de la tartane ; le presse-étoupe, ce point de passage obligé de l’arbre d’hélice à travers la coque, depuis quelque temps laissait passer un filet d’eau en route, ce qui est assez normal, mais aussi à l’arrêt, ce qui ne l’est plus du tout. Juan avait expliqué à son matelot de fils que les Américains avaient inventé un perfectionnement du système qui rendait le passage de l’arbre d’hélice absolument étanche et sûr, sans recharge d’étoupe ni de graisse.
Le soleil au zénith, à deux heures de l’après-midi, faisait trembler les lointains ; c’était l’heure de la chaleur insupportable, des siestes difficiles, de cette chaleur qui fait fermer les volets, qui assomme même les mouches, qui rend le goudron poisseux et collant. Depuis un moment, Bartholoméo, en chemin vers le port, l’esprit vide, les yeux baissés, poussait un caillou rond, adoptant une démarche en zigzag pour suivre les trajectoires du galet patiné qui, sans raison, revint soudain vers lui. Il leva les yeux et reconnut un des élèves de sa classe, un du premier rang, un type pas désagréable mais qu’il ne fréquentait pas plus que ça ; le garçon, studieux, appliqué, était assez solitaire comme souvent le sont les meilleurs, les chouchous des maîtres et des maîtresses.
― Salute, Capiscio !
L’usage du patronyme était fréquent entre condisciples au lieu du prénom réservé aux copains mais, justement, peut-être pour prendre le dessus, Bart rétorqua :
― Ola, Paco ! Que tal ?
L’emploi du diminutif du prénom, Francisco, c’était comme une main tendue. L’autre, le fort en thèmes, en fut agréablement surpris et comment faire autrement que de baisser sa jeune garde et de lâcher un sourire. C’est ainsi que tout commença entre eux. Bartholoméo continua :
― Je vais voir mon bateau. Nous avons le gros pour les touristes et le petit pointu du père de ma mère, le pêcheur. Mon père a dit que dans un an ou deux je pourrais sortir seul avec si…
― Si ?
― … Si… Oh c’est toujours pareil ! Si ça va à l’école avec le certificat… Tu sais Paco, si tu m’aidais un peu pour le calcul… Alors, si tu veux bien …
― Si je veux quoi ?
― Si tu voulais, je t’emmènerais avec moi et on irait plonger ! Tu sais plonger ?
― Oui, je sais. Mon oncle, celui des chèvres, le vieux qui habite à la Cala Romantica, il m’a expliqué. Viens on va à la pointe et je te montre.

Ils pasèrent l’après-midi dans l’eau, enfin, presque tout l’après-midi, pendant le plus chaud. Bart en triton, fils d’un marin scaphandrier était assez performant ; il plongeait facilement, tout en douceur, en s’aidant du poids de ses jambes sorties de l’eau ce qui lui faisait gagner un bon demi- mètre. Il enseigna la technique à Paco qui, ignorant la méthode, dépensait inutilement un peu de son indispensable réserve d’air.
À la pointe, l’eau était claire, le fond de roches et de sable à six ou sept mètres. C’est Juan le père de Bart qui avait sondé. Il avait interdit à son fils aîné de plonger plus profond, pour l’instant. "Plus tard, on verra", avait-t-il ajouté.

Après cette première prise de contact, Bart et Paco prirent l’habitude de se retrouver, pour aller et revenir de l’école. Retour de Palma, Juan avait rapporté un assortiment de masques, de palmes, tubas et ceintures de plongée, tout un matériel récupéré dans une vente aux enchères sur le quai, à la suite d’une cessation d’activité. Il avait aussi rapporté des lampes étanches et des arbalètes de chasse sous-marine, des arbalètes à air comprimé qui faisaient briller les yeux des deux garçons. Les deux copains ne se quittaient plus. Paco avait demandé à la maîtresse de changer de place pour être à côté de son ami. Celle-ci, heureuse de la bonne volonté et de la nouvelle assiduité du jeune Capiscio, jusqu’ici, un élève assez moyen, l’avait fait s’installer au premier rang.
Partagé entre les plongées d’entraînement, les études et les navigations en qualité de matelot léger sur la tartane, le temps avait passé vite ; aussi, comme boosté par la promesse paternelle, bien épaulé par son inséparable Paco, Bartholoméo Capiscio, un an après, avait passé son certificat avec une note tout à fait satisfaisante. Juan, son père, qui avait appris à lire et à compter sur le tard, en fut enchanté et confia le pointu du grand-père à son fils aîné, un peu plus tôt que prévu, à charge pour celui-ci d’en assurer l’entretien et de remplir le réservoir. Bart se rendit compte assez rapidement que leur pécule commun à Paco et à lui serait sérieusement écorné, alors les deux amis se mirent en quête d’une rentrée d’argent supplémentaire.
Paco allait trouver la solution : un soir, en balayant et rangeant la salle de l’Abri du Marin, il ramassa un magazine abandonné et jeta un coup d’œil distrait sur la couverture. C’était une revue technique présentant des articles de voyage ; la couverture montrait une magnifique murène. Intrigué, Paco posa son matériel et feuilleta le document ; selon le journaliste, des études scientifiques avaient montré que la peau de ces poissons carnassiers, réputée pour sa solidité, était de plus en plus recherchée par les manufactures de maroquinerie. Paco regarda la pendule du café ; il était un peu tard pour aller chez Bartholoméo mais dès demain il informerait son ami de sa découverte. D’habitude, c’était la langouste et les nacres qu’ils pêchaient en plongée et qu’ils vendaient aux restaurants et aux touristes. Mais la murène, alors là !… Qui aurait imaginé une chose pareille ?
Il ne dormit pas beaucoup de la nuit. Le lendemain matin, dès l’aurore, il partit comme un dératé retrouver son complice.
― Regarde, Bart !…ça y est on a trouvé ! Regarde…
Bart, à peine sorti du lit, encore tout englué de sommeil, ne comprenait rien à l’excitation de son ami.
― On a trouvé quoi ? Qu’est ce que tu racontes ? Je comprends ri…
― Les murènes… Regarde ! On les vendra à Manacor, au maroquinier de Manacor !
― Mais je comprends rien ! Quelles murènes ?
Alors, Paco lui dit :
― Viens avec moi ; c’est samedi, n’y a pas classe. Nuria va nous faire un cafe con leche et des tartines, et je t’explique tout, tu veux ?
Juan, le père qui sirotait un café dans la cuisine, libéra son fils et lui demanda de le retrouver sur le quai une heure plus tard. Contrairement à ce que disait le maître à l'école, la murène, qui aurait été le plat favori des festins romains et qui aurait dévoré les esclaves indisciplinés, était quasiment immangeable, mais la peau de ces petits monstres marins était très recherchée, en effet, par le maroquinier de Manacor.
La sous-préfecture, et les deux garçons se firent un pactole avec ce commerce. Plus la murène était vieille, plus elle était grosse, plus solide était la peau et meilleur le bénéfice. Bien sûr, l’animal ne se laissait pas faire, dans son trou, défiant les chasseurs, claquant du rostre, du bec, montrant des dents de chien en colère ; il ne fallait pas tirer n’importe comment pour ne pas abîmer le cuir de l'animal, mais viser la tête, inutilisable par la suite, bonne à jeter. À leur dernière plongée à un endroit isolé et inhabituel, à l’ouvert d’une cala, les deux amis avaient vu cette murène géante disparaître, mais pas entre des cailloux, non, directement dans un mur sous-marin, sans ralentir. Ils avaient pris des repères ; c’était près d’un herbier où des poulpes jouaient souvent, des poulpes qu’ils avaient presque apprivoisés en leur apportant des crabes, des gambas et des rascasses encore palpitantes. C’est pendant qu’ils tendaient leurs bras gauche pour inviter les poulpes curieux à y poser une tentacule collante de toute ses ventouses qu’une énorme murène avait traversé leur champ de vision comme une torpille jaune et grise pour percuter le mur sombre d’algues serrées et y disparaître ! Pfuitt, comme un passe-muraille ! Pas question de suivre et d’attaquer dans son élément, une bête de ce calibre, à mains nues, juste avec un poignard ; c’était un coup à se retrouver manchot et puis, il était temps de remonter souffler et recharger la provision d’air. Les pieuvres qui ne se sentaient pas en danger s'étaient détachées d’elles-mêmes, comme avec regret.
Le voilier continuait son chemin d’eau salée. Encore une ouverture dans la falaise, une plage souvent déserte et derrière la pointe qui se rapprochait, Paco qui l’attendrait sur le quai avec Nuria, sa sœur qui jouait les distantes mais qui collait au jeans de son frère aîné dès qu’il allait à la rencontre de Bart.
Nuria était une adolescente de douze ans, déjà grande pour son âge, aux cheveux noirs mi-longs et bouclés et qui depuis quelque mois passait comme ça, toujours par hasard mais régulièrement sur le quai où venait s’amarrer la tartane. Elle n’avait encore jamais plongé ; Paco, son frère, ne l’aurait pas permis ; plonger c’était « une affaire d’hommes pas de gamines » ; ce genre de réflexion déchaînait au mieux des haussements d’épaules, au pire des doigts de sorcière, index et auriculaire tendus sur les autres repliés, mais ils n’en n’avaient rien à faire ; alors Nuria se rabattait sur Maria, la plus jeune sœur de son héros et, toutes les deux refaisaient un monde aussi injuste, élaborant plein de projets féminins et vengeurs.
La mer est un monde vivant en permanence pour qui sait voir et regarder. Bart était intrigué par quelque chose d’inhabituel : depuis qu’ils avaient passé la dernière cala, il y avait comme des petits jets d’eau, assez loin devant à tribord ― à droite pour les terriens ― et des oiseaux de mer plongeaient sur ces mouvements d’eau avec frénésie ; sans doute un banc d’exocets, ces poissons volants, qui fuyaient à tire d’ailes-nageoires une attaque de marsouins rapides. Tirer un marsouin ? Bart n’y pensait pas. Tirer un mammifère ? C’était presque un crime, pas comme tirer un poisson ou une tortue, un reptile disait Juan. Du coup l’idée lui vint qu’il fallait maintenant changer les cartouches de leurs arbalètes sous-marines, presque des armes de guerre, aux flèches énormes propulsées à l’air comprimé. Paco avait déniché dans la cave de son père, un stock de cartouches de flacons d’eau de Seltz qui semblaient parfaitement s’adapter aux chargeurs des fusils sous-marins.
Étrangement, le manège des oiseaux plongeurs se rapprochait du voilier au lieu de s’en écarter. Devenu plus attentif, Bart faillit sursauter : deux jets d’eau assez hauts et fournis, deux jets d’eau étrangement sombres et puissants venaient de jaillir à un demi-mille, un petit kilomètre. Se tournant vers l’arrière, il tendit le bras en interpellant son père :
― Hola, regarde !
Le père avait vu et orientait la grande barque dans la direction indiquée par son fils. Les touristes avaient interrompu leurs bavardages ; c’était un congrès de docteurs vétérinaires, plongeurs confirmés et qui, venant de France où ce type de matériel était interdit, s’étaient extasiés sur la qualité des arbalètes locales, dignes de James Bond. Ils étaient encore, pour certains d’entre eux en tenue de plongée ; les dames, en revanche, exposaient leur peau halée au soleil finissant.
― Elle souffle !
Le cri ancestral des chasseurs de baleine basques et guyennais avait claqué, lancé par l’un des passagers. C’était bien ça ! Un cétacé qui soufflait pour chasser l’eau de ses poumons ; mais quelle étrange chose, ces deux jets d’eau rougie ! L’animal arrivait en surface dans un grand bouillonnement d’eau mousseuse et se rapprochait de plus en plus comme on se rapproche d’un ami dans le danger. On devinait son énorme mufle et le bourrelet d’eau qui le précédait. Déjà les plongeurs préparaient leurs caméras étanches. L’un d’entre eux, voyant que Juan et Bart amenaient la toile, la ferlant adroitement, commençait d’ajuster ses palmes :
― Qu’est ce qu’on fait ?
Un jeune toubib « véto » interrogeait le doyen du groupe :
― Regarde c’est un globicéphale ou un bébé cachalot ! Il est blessé, on va voir, non ?
Il cherchait pourtant le regard de Juan, un assentiment :
― Pourquoi pas ? Mais armez-vous !
Bart détachait son paréo. À Juan qui hésitait le patron du groupe dit :
― Il n’y a pas grand-chose à craindre ; rassurez vous j’aurai un œil sur votre fils.
C’était un spectacle rare. Toute l’équipe s’était glissée dans l’eau tiède. Seul Juan restait à bord. Ils avancèrent en trois lignes de front ; Bart était au premier rang. Vite, ils furent à la hauteur de la bête, du petit léviathan qui n’avait rien d’agressif. Dans ses petits yeux gris et ronds, près de la gueule, il y avait une infinie détresse. Sa nageoire caudale pendait, à moitié tranchée, sans doute par une hélice de cargo. Des murènes voraces mordaient dans la masse de ce qui était un jeune cachalot. À grands coups de reins, elles s’enfonçaient dans la graisse qui enveloppait l’animal et en ressortaient en emportant d'énormes lambeaux de chair violette et pourpre. Le bébé cachalot était épuisé, exposé sans défense à la horde des poissons carnassiers. L’eau était rouge de sang. Sur un signe de l’ancien, ils remontèrent en surface.
― Il est fichu ! Il faut l’achever !
Le vétérinaire qui semblait être le chef se tourna vers Bart :
― Tu vises et tu tires, comme nous, derrière l’œil. Il ne souffrira plus ; ce sera très rapide ; je dirai à ton père de le remorquer à terre pour qu’on récupère les flèches !
L’ancien connaissait le commerce de Bart avec lequel, séduit par le sérieux de l’adolescent il avait longuement parlé :
― Tu vas voir, tu vas aussi récupérer un paquet de murènes ! Et puis, mort pour mort, tu verras, c’est une viande extraordinaire.
Juan, aidé par les plongeurs, avait remorqué le cadavre du jeune cachalot jusqu’à la plage de la cala voisine. En général, il n’y avait personne, la nuit était tombée ; mais ce soir on aurait dit que le village s’était donné rendez vous. Comme les pêcheurs maltais, toute la foule s’était attelée aux câbles de remorquage du cétacé ; il fut bientôt sur la plage. Des machetes, ces grands sabres d'abatis, apparurent comme par miracle. Les hommes dégagèrent des grands pans de graisse blanche, cette graisse qui faisait la richesse des baleiniers de jadis. La graisse ôtée, on voyait la chair rouge. Déjà, des feux s’allumaient sur la plage et la délicieuse odeur de la viande grillée appelait au festin. Paco, le complice, rejoignit avec deux lampes de chantier. Les deux garçons dégagèrent et récupérèrent les flèches et un monceau de murènes repues qu’ils dépecèrent sur place. On aurait dit deux barbares couverts d’éclaboussures de sang. Les vétos allèrent dégager la tripaille pour y récupérer l’ambre gris qui servirait à faire du parfum.
Bart et Paco remontèrent près d’un feu. Surgie comme par enchantement, Nuria, sur une planche d’épave débarrassée de son sable, lui tendit un gros morceau de viande grillée, juteuse et parfumée, tendre comme une pâtisserie salée. Il l’a remercia d’un sourire intimidé. De son poignard, toujours si bien affûté, il lui offrit un morceau découpé, après avoir servi Paco, bien sûr. Bon, c’était normal mais quand même ! Elle était toute heureuse parce que la tartane était repartie et Bart devrait rentrer à pied avec les gens du village. Bien sûr, elle marcherait derrière, comme il sied aux filles bien élevées, mais elle pourrait le regarder et l’entendre parler avec son frère.
Quelques villageois avaient apporté des outres de franja roja, un vino tinto, un vin rouge, fort, un peu sirupeux, qu’à l’habitude, ils ne buvaient qu’aux jours de fête, et encore, modérément, coupé d’eau : ici, dans la liesse populaire et l’obscurité qui pouvait dire quoi ? Peut-être au retour, elle se prendrait à imaginer, peut-être pourrait-elle prendre la main de son Bart, fourbu, un peu gris de vin, qui pouvait le dire ?

En attendant, les deux garçons inventoriaient la récolte : douze grandes peaux ! Jamais ils n’avaient fait une aussi belle chasse, mais, une chose était sûre : la plus grande, aux yeux de Bart, n’était rien à côté de celle de la grande murène, la torpille du coin des poulpes ! Alors, la bouche pleine de viande juteuse, il se tourna vers son associé :
― Paco, demain, tu viens ? On va la chercher et la tirer ? Tu veux bien ?
― Non pas demain ! Demain, je n’peux pas. Plus tard…

 

 

Les commentaires pour cet olni®.

6LYS47 : Excellent texte pour des adolescents qui rêvent d'autre chose que de dragons, de vampires etc.

 

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