Fiches de lecture du livre numérique : UNE GUERRE AU COUTEAU

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Dans un dernier cahot le G.M.C. s’était arrêté. Nous étions arrivés. Nous sommes descendus péniblement, couverts de poussière, ankylosés, trop nombreux pour le véhicule avec nos nouveaux paquetages touchés à l’E.C.S. et la valise, la précieuse valise, dernier vestige de la vie civile. Le chef de voiture avait rigolé : « Nous sommes le seul véhicule de liaison. Pas de veine les bleus… et puis… z’êtes là pour en ch… pas vrai ? Grimpez et vive la quille…».

Depuis deux heures du matin nous étions debout. Nous avions quitté le C.I.A.B.C.A. (centre d’Instruction de l’Arme blindée et de la cavalerie en Algérie) en pleine nuit. Pas trop tôt songeaient certains. Beaucoup trop tôt pensaient d’autres.

Quatre mois de classe : l’antichambre du service ; les piqûres, le dressage, les premières leçons d’humilité et de vacherie, une… deux… une… deux, les piquets d’incendie, les tours de garde, les sorties dans Alger. À partir du troisième mois (janvier) le maintien de l’ordre dans les rues de la ville baptisée du nom « d’opé Chicago » : protection de surface, patrouilles, fouilles, bouclages énervants et stupides.

C’était du passé. Une petite aube de mars 1960, nous avions laissé tout cela derrière nous. Le 24e G.E.I. (Groupe d’escadrons à l’instruction) s’était ébranlé pour la gare de l’Agha, annexe de la gare d’Alger. Formation du convoi ferroviaire. L’armée française restant fidèle à ses plus vieilles traditions, nous avions droit aux wagons de marchandise : « Chevaux 8, Hommes 40 ». Nous nous ressemblions encore tous avec nos treillis neufs et nos calots bleus du centre d’instruction. Pourtant nous étions déjà différents. La veille nous avions appris nos affectations : hussards, dragons, spahis, cuirassiers. Des « anciens » détachés du régiment d’origine étaient venus nous chercher. Arrachés un moment à leurs pitons ou à leurs « opés, » Alger avait été pour eux un court moment de délices. La ville s’était résumée dans un bon repas, un spectacle, un bouquin, mieux, un coup au bordel. Ils étaient plus tristes que nous.

L’embarquement fut pagailleux, dans un bruit de godillots, d’équipements traînés par terre, de chocs de casques et d’armes sur fond de gueulantes. Nous confondions les numéros des régiments. J’étais spahi, mais je me demandais si j’allais atterrir à la frontière tunisienne (8e Spahis) ou sur les Hautes Plaines constantinoises, à Bordj Bou Arreridj, au 6e. La différence était considérable. L’éloignement commençait à jouer un rôle. Pour les Métros (nos p’tits gars du contingent et de l’hexagone réunis), c’était moins grave. La cassure pour eux avait commencé le jour où ils avaient touché l’Algérie. Au Lido, siège du centre d’instruction, ils venaient le soir près de la plage regarder la mer et les feux des bateaux qui sortaient de la rade pour disparaître au large…
— De l’autre côté, c’est la France… vieux 
— Mais ici aussi c’est la France… 
Enfin… nous nous comprenions. Les monologues ne font jamais un dialogue.

Le train s’était ébranlé. Nous étions tassés, recroquevillés, engoncés dans nos capotes. Il faisait froid. Nous somnolions. Le chant des essieux accompagnait les rengaines qui trottaient dans nos têtes. À chacun la sienne : « C’est l’départ, l’vrai départ, l’grand départ, l’beau départ. Tu l’as voulu, tu l’as eu… C’est bien fait, t’es refait… C’est l’départ, l’vrai départ… ».

Entre deux sommeils, l’estomac creux et la bouche sèche, nous avons vu le jour se lever sur les gorges de Palestro. Tout le monde ne dormait pas. Dans les ténèbres, des paroles s’échangent. Qui parlait à qui ?
« Palestro ?… sifflement admiratif et inquiet… Palestro a longtemps résonné comme le Roncevaux de la guerre d’Algérie en souvenir de la section de rappelés qui s’y fit massacrer en 1956… bien imprudents les rappelés… enfin c’est ce qui fut dit… « C’est plein de fells ici…» Le spécialiste (bibi) : « Dans le temps… maintenant c’est nettoyé et surveillé… Le siffleur (sceptique) : Ouais… » Retour chez Morphée.

Le train fonçait. Le jour éclatait. Il faisait beau et il commençait à faire chaud. Nous avions longé la face sud du Djurdjura, le grand massif kabyle, abordé les Hautes Plaines. Les portes à glissière étaient ouvertes et des groupes se formaient. Il y avait les tapeurs de cartes, les casse-croûteurs, les lecteurs d’illustrés les paysagistes qui contemplaient… « C’est beau dis donc…». Mais une voix tranchait « Ça vaut pas la quille…» Je devais tellement entendre cette voix qu’elle me poursuivrait des mois durant dans mon sommeil.

Le passage des Portes de Fer fut impressionnant. Dans les légendes arabes, ce défilé qui rejoint le Constantinois à l’Algérois fut édifié d’un coup de hache par un djinn (démon). Nous l’empruntions vers midi… dans la pleine chaleur, le bourdonnement de l’air, le ruissellement des couleurs. La nature nous écrasait : à pic vertigineux, crêtes boisées, thalwegs inquiétants. Les oueds coulaient, gonflés, furieux. Le printemps algérien approchait. Il est court mais magnifique, il faut le saisir au passage ; deux, trois semaines et c’est fini. Un sentiment indéfinissable nous étreignait : « Dis donc, vise le gars là-haut avec une pétoire... » « Non, c’est un arbre… » Au sommet d’une falaise, une croix de guerre immense, taillée à même le roc, l’emblème du régiment qui tenait les passes rocheuses. Bel exemple d’action psychologique…

Après les Portes le train stoppa. Des petits gradés couraient le long du ballast. « Pour le 6e Spahis, préparez vous… c’est la prochaine… pour le 6e… ». C’était nous et la prochaine c’était Bordj Bou Arreridj. Pas de pot, je connaissais la ville. Tout gosse j’y avais passé une année en 1943-1944. J’y revenais soldat. Déception : j’avais loupé la frontière. Je me disais : et après…

J’avais peur de tomber dans une caserne comme celle quittée le matin même. Qu’il est difficile de guider son destin. J’étais parti à l’armée en fin de sursis, tranquille. J’avais goûté à la vie bourgeoise. Marié, un enfant, un boulot. Autour, la guerre depuis 1954. La drôle de guerre dans un drôle de pays. Et la politique… Ce qu’on a pu nous cracher dessus, nous les étudiants d’Alger, Pieds-Noirs, planqués, semeurs de merde, « fâchistes ». Les petits gars de gauche en bavaient : « Partez et mourez, nous ferons le reste… » Ils auraient bien voulu nous voir cadavres… depuis longtemps. Le coup classique quoi… et eux les miches à l’ombre fricotant avec le F.L.N... Du facile…

Bordj Bou Arreridj : nous descendions. Le train s’ébranlait. Salut, vivats « Bonne chance »… Envoyez les cartes postales. » Des camions nous attendaient, en nombre insuffisant. Ça ne fait rien « Entassez !» Un margis à tête de malfrat, genre casseur, vitupère les mous : « Alors… on se croit chez Nana… ». Devant la gare, une place écrasée de soleil avec des mendiants recroquevillés dans les angles. Des gosses qui jouent au ballon. Du banal… De grands silos dominent la gare. Je repensais les lieux en essayant de recoller les souvenirs. À quoi bon ? La ville s’est étendue autour d’une hauteur qui constitue maintenant le vieux Bordj Bou Arreridj. Toujours autant d’Arabes. Les Européens sont ici très nettement minoritaires et le nationalisme était déjà virulent en 1944… La cité est le centre d’une grande région céréalière, l’ancien grenier à blé de Rome. Les montagnes ne sont pas loin… Elles bouchent l’horizon au sud et au nord…

L’E.C.S., P.C. du régiment, était installé dans la vieille caserne qui domine la ville. Des formalités, encore des formalités. Tour des bâtiments, des bureaux… vite… vite. Voilà le nouveau paquetage avec le béret gourkha… attention… nous sommes dans la cavalerie. Il n’y a qu’une façon de porter le gourkha, pas en casquette, pas sur l’oreille… comme ça, posé sur le crâne comme une tarte. Des rubans rouges le terminent, ils sont trop longs et nous chatouillent le cou. Faudra les retailler, vieux… comme les treillis… ils sont trop larges, t’as l’air d’un zouave. Déjà les mauvais conseils. L’expérience prouvera que les treillis larges (surtout les pantalons) sont encombrants mais facilitent la marche ou le crapahut. Les treillis serrés, à la blue jean, » collent aux fesses, font tapette et vous entament la peau. Le règlement a toujours raison et il faut faire confiance à ses chefs. Tournées des bureaux : effectifs, solde, pour finir, passage devant une « huile », un commandant chargé de la ventilation qui vous « tâte » en vitesse, étudie votre livret et répartit les arrivés en fonction des besoins et demandes. « Secrétaire, bon… 3e escadron… vous serez sur les hauteurs. Ça vous plaît ? … Bien ».
Se recoiffer, salut réglementaire, demi-tour, sortie. Je n’ai pas avoué que je préférais les hauteurs à la caserne et que j’espérais bien échapper un jour ou l’autre au secrétariat. Je savais qu’il était dangereux d’avoir des préférences et de les étaler. C’était le moyen idéal d’être classé mauvais esprit et de me retrouver affecté « d’otor » là où ça ne me plairait pas.

Dans la cour, près du mât aux couleurs, le contingent du Lido se disloquait. Nous nous formions par escadrons. Les amitiés anciennes se dispersaient. La chasse aux renseignements battait son plein. « À bientôt vieux, nous nous reverrons… » C’était l’heure où les véhicules de liaison regagnaient leurs P.C. respectifs. Des margis couraient feuille à la main. « Connaissez-vous Untel ? Où est-il cet enfoiré ? On démarre dans cinq minutes… Sacré bande de bleus-bites… Z’avez juré de nous faire suer… » Nous étions moins que des chiens, des bleus…

Le G.M.C. du 3e attendait. Le chauffeur, un Auvergnat, avait déjà plongé dans notre groupe pour savoir s’il y avait un « pays ». Pas de chance. Nous étions une quinzaine à nous dévisager rapidement. Nous nous étions tous plus ou moins croisés au pas cadencé dans les rues du Lido ou au coude à coude dans les foyers. Cette bonne bouille réjouie, c’était Tillet, du peloton tireur, qui logeait dans la piaule d’en face. Cette silhouette nonchalante et fière terminée par une tête busquée, très « ancien régime » est un ancien E.O.R. Parmi nous un tiers de musulmans. Ils se sont installés les premiers à l’intérieur du véhicule et fument en silence. Pas mal de musulmans aussi dans la caserne, parmi le personnel. Noblesse oblige, n’avons-nous pas appris l’un des surnoms du régiment « Le 6e Pinpins… » ?

 

 

 

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