Fiches de lecture du livre numérique : LE MASQUE ET L'ENCLUME

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Nombre de pages : 152

Format(s) : Format PDFISBN n° 978-2-36708-002-4 (pdf).
Acte I, scène 1

PORTEMANTÈLE

D'une voix chantonnante.

On croit connaître les maîtres. On les prend pour de grands hommes. Ils semblent posséder des dons magiques qui les rendent capables de créer le futur. Ils ont la force et la connaissance pour construire le présent. D'où tiennent-ils leurs pouvoirs ? À la naissance ? Avant la naissance ? Ou bien après. Ils naissent dans des châteaux, entourés de gens sinistres. Leur éducation rigide fera d'eux des personnages droits, persuadés de ce qui est bien. Il y a une parcelle de divin dans tout cela pour les faire avancer seuls. Nous, ils nous poussent.

Don Juan est génétiquement le fils de son père. Je n'imagine pas d'autres arrangements. Alors! d'où vient que l'un est le contraire de l'autre. Dès sa naissance, il semble s'être échappé du moule, pour couler à côté. Pourtant, les deux ont la même allure, le même regard et la même voix, pour dire des choses contraires. Quand l'un dit blanc, l'autre répond de poulet. Les années l'arrangeraient, pensais-je. Avec la patine du temps, don Juan acquerrait plus de rondeur, il deviendrait un gentleman, comme don Ferdinand. Plus le temps passe plus je doute qu'il y parvienne.

Hier, au cours d'une conversation, il me fait une confidence, d'une telle franchise qu'elle frise la provocation.

Je lui demande s'il se souvient de son premier émoi amoureux. Je m'attendais à une réponse agacée, au contraire il me fait un récit précis, qui indiquait qu'il a gardé jusqu'à la sensibilité même de l'événement. À moins que ce ne soit pure invention. Voici son récit :

Don Juan par la bouche de Portemantèle :

Je m'en souviens bien. Je dois avoir six ans, cela se passe dans la cour de l'école royale, au moment de la récréation. Je suis dans le bac à sable, occupé à pétrir des formes rondes. Des jeunes filles de huit ou dix ans viennent s'asseoir autour de nous pour jaboter. Leurs voix douces sont caressantes comme le sable sous mes mains, leurs cris espiègles me déchirent comme un refus d'aimer, leurs cris joyeux comme une plénitude après l'amour.

J'en ai remarqué une qui me plaît plus que les autres. Elle est brune avec de longs cheveux bouclés, et un regard bleu éclatant. Un jour, j'étais assez proche d'elle pour entendre sa voisine lui dire : « Regarde le petit là-bas, comme il est mignon, tu ne trouves pas ? J'aimerais avoir une poupée qui lui ressemble. »

Je ne me souviens plus comment je me suis retrouvé sur les genoux de ma première admiratrice. J'ai la poitrine gonflée d'orgueil d'avoir été élu. Je sens un étrange plaisir m'envahir par le contact physique. La vie semble devenir plus intense. Je remarque que la sensation est plus suave et plus trouble avec cette petite maman qu'avec ma génitrice.
Je n'imagine pas que cette situation ne puisse pas durer éternellement. La cloche carillonnant la fin de la récréation émet un son déchirant mettant fin à cette béatitude.

Le lendemain, je retourne au bac à sable dans l'unique espoir de renouveler mon expérience de la veille, et ainsi la prolonger. J'aperçois les deux amies, qui s'occupaient d'un autre marmot, blondinet aux yeux bleus. Elles lui servaient les mêmes mièvreries que la veille à mon égard. Quand elles me voient, elles ne font pas plus attention à moi qu'à un souvenir ancien. Je nourris à l'encontre de mon rival, ce bébé rose au teint insipide, une haine aussi violente qu'éphémère.

Je me rends compte bien vite que lui aussi est le pantin de ces demoiselles. Depuis ce jour, je suis méfiant envers les hommes, me dit don Juan et je garde une répugnance envers l'inconsistance des femmes. Ça ne m'a pas donné l'envie de m'en passer. Si la femme est éternelle, elle est interchangeable.

Fin de citation de Don Juan. Portemantèle parle de nouveau pour lui :

Il s'est affirmé depuis, mais quel gâchis.

 

 

 

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