Fiches de lecture du livre numérique : GENÈSE MMXII

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Quelque chose flottait. Une forme, ronde, au moins de temps à autre, car elle se déformait, peut-être sous l'action des vents, ou de quelque volonté cachée. Mais comment peut-on affirmer qu'un objet se déforme quand ses formes ne cessent de se transformer ? Pour se déformer, pour casser sa forme, il faut partir d'une forme première, d'une forme accomplie, ou encore avoir comme but une forme définie.
Il voulut chasser ces questions de son esprit. Le seul mot « forme » lui donnait la nausée. Il lui échappait et s'imposait tout à la fois, comme pour lui dire : « Je suis insaisissable, je suis de toute nature, et toi, tu es toi, rien que toi, prisonnier de toi. »
C'était vrai, il le savait plus qu'il ne le comprenait. Peut-on comprendre la pesanteur d'un bras qu'on ne voit même pas, dans un noir absolu ? Un noir d'encre. Un noir palpable et inaccessible.
La douleur revint, sourde, prenant son temps, bête tapie dans une quelconque partie de son être. Elle s'insinuait par vagues, crescendo. Alors elle l'occupait jusqu'à le vider de toute autre sensation, y compris de cette nausée étrange et aigre que rythmaient les mutations imprécises de la chose arrondie. Ensuite, la vague refluait en sa tanière.
Une pensée le traversa : « Je devrais être malheureux, perdu, soumis à ces caprices du corps. Et je ne le suis pas. Il faudrait... Il faudrait... »
En réalité, il ne pensait pas, s'il faut adjoindre à ce mot un grain de volonté consciente. Il ressentait des pensées comme on ressent une bourrasque froide contre laquelle aucun abri ne prévaut. Il subissait des pensées, mais non comme on entend des voix, dans la rue, ou par les cloisons trop minces d'un appartement. Là encore, il était frappé de mots et d'idées. L'idée « forme ronde » et sa nausée, le mot douleur et ses vagues invisibles.
En ce sens, il avait perdu conscience, il naviguait en un lieu imprécis qui n'avait ni consistance ni temps. Donc il n'avait pas perdu conscience, il était sans conscience, avec parfois un futile bouillonnement comme il s'en produit dans le moindre marécage, sous l'effet de quelque remue-ménage gazeux et incertain.
Par fulgurances, ou plutôt par interstices – pour ne pas parler d'intervalles qui auraient formé une ébauche de temps – la forme arrondie se chargeait de matière, mais elle restait noire sur fond noir. Que pouvait-elle bien être ? À ce moment, l'être d'une forme lui parut une expression tellement incongrue qu'elle lui arracha presque un sourire. Une forme ne pouvait que représenter, montrer, dessiner, à la rigueur imager. Oui, c'était cela : imager. Le mot juste. Imager, comme jouer de l'imagination, comme pénétrer dans un monde imaginaire, mieux encore, le créer. Il se promit de s'en souvenir. Mais que valait une promesse en cet état d'obscurité ?
N'empêche ! Une image noire aux formes arrondies, dans un monde noir, informe. Quel défi pour un peintre, pour un artiste, un créateur d'images !
Cette pensée le heurta au front comme l'eût heurté la pierre d'un gamin maladroit, mélange d'irritation, presque de colère, immédiatement suivie d'un amendement personnel. Lui aussi avait joué, autrefois, et s'était laissé entraîner à cette stupidité. Lui aussi... il était assez habile avec sa petite fronde. On l'avait surnommé...
Comment l'avait-on surnommé ? Brutalement une sueur froide le couvrit. Il ne se rappelait plus son surnom d'enfance, mais pire, son prénom aussi lui avait échappé, et son nom... jusqu'à son nom ! Il tenta de forcer le coffre aux souvenirs, sans résultat. Plus il s'escrimait contre cette damnée serrure, plus il s'y blessait. Il se sentit désemparé.
Encore un mot inhabituel qui s'insinuait, comme pour le représenter. Il sentit, il devina presque qu'il y avait du mal et du remède intimement liés en cette construction verbale. Désemparé ! En d'autres temps il aurait pu jouer avec les lettres, mais il n'aimait pas ces mécaniques de stupides perroquets savants. Toutefois, désemparé... de quoi fallait-il s'emparer pour retrouver un état acceptable ? Et s'il changeait une lettre ? Laquelle ? Un autre mot surgirait, dans une autre langue peut-être ? Quelle lettre ?
La nausée s'agita, prête à parcourir son corps, sans méchanceté aucune, non, juste comme la promenade nécessaire d'un vieux chien tirant encore un peu sur sa laisse. Il n'avait jamais eu de chien, et il le regrettait. Il lui était arrivé de poser son regard sur ces encouplements familiers et incompréhensibles d'un bipède et de son quadrupède préféré. Il était bien rare que s'en dégageât quelque grâce ; bien plus souvent, la laideur humaine s'en trouvait majorée, confortée, presque.
Mais il supposa qu'il en avait toujours été ainsi, depuis... quel âge avait-il ? Ni son prénom ! Ni son nom ! Ni son âge ! Quelle force le dépossédait ainsi de... de quoi au juste ? La vie dépendait-elle de quelques gribouillis tracés d'une main indifférente en un vieux registre d'état-civil ? Et après ? Lorsque les noms gravés sur les pierres tombales cédaient à l'invasion du temps, la mort survivait-elle à cet effacement ? L'écrit, finalement, si porteur de souvenirs fût-il, ne menait pas bien loin, pour peu qu'on voulût bien lui accorder sa vraie valeur. Ni en vie, ni en mort. Mieux valait jouer du réel, du palpable, de toutes ses forces, de toutes ses fibres.
Malgré tout, le réconfort était maigre. Quelque chose vibrionnait en lui : « Ce ne sont que balivernes, efforts désespérés pour crocher des fétus. Quel abîme me saisit-il ? »
Une impulsion étrange s'empara de lui. Il voulut se cogner le front, remuer ses idées, les remettre en ordre forcé. Sans succès. Non qu'il fût paralysé, non qu'il fût retenu par la crainte de quelque blessure ajoutée, mais parce qu'il lui sembla que toute substance dure avait disparu, comme s'il flottait entre vapeur et liquide, comme si toute trace de matière terrestre avait échappé à ses sens.
« Je dois rêver » lança-t-il, probablement à voix haute. « Mais non, ce n'est pas un rêve. Cela ne se peut pas. »
Sa voix... ce n'était pas sa voix... Il ne l'avait jamais entendue ainsi, comme si elle ne rencontrait aucun obstacle, comme si nul objet ne fût prêt à la recueillir, à lui imposer de nouvelles modulations propres au heurt de la matière. La voix ne vibrait plus. Elle allait, sur son erre, toutes inflexions abattues, voiles d'un vieux bateau pris en un océan sans souffle, et pourtant mené par un invisible courant. Cela n'était pas le monde, pas son monde. Cela était... Cela était-il encore ? Ou déjà ?

 

 

 

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