Fiches de lecture du livre numérique : LE MARTYRE DÉVOILÉ DE LA BIENHEUREUSE JEANNE BILLACE

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Je suis le croisement d’un nazi et d’une fille mère, appartenant, par sa naissance, à la grande bourgeoisie d’Angers.
Je n’eus pas une enfance heureuse. Je fus élevée loin des regards du monde.
En octobre 1940, au début de l’occupation d’Angers, ma mère tomba amoureuse d’un officier SS. Dans l’été 1941, elle me mit au monde. Elle avait trente ans. Les siens l’avaient reniée. En janvier 1945, mon géniteur fut pendu et ma mère tondue ; nous trouvâmes refuge chez des religieuses d’un couvent d’Angers. De ses propres mots, ma mère se convertit. De mon point de vue d’adolescente qui avais lu Freud, de la fin des années soixante, elle était « écrasée sous le poids de la culpabilité ».
Les sœurs nous installèrent dans une de leurs annexes située au fond d’une cour, un appartement de plain-pied, contenant deux petites pièces et apprirent à ma mère la couture dont elle ferait un métier. Jusqu’à ce qu’elle tombât malade, elle accepta tous les travaux et de ravaudage et de repassage qu’une clientèle fidèle et discrète, suscitée par les sœurs, allait, au fil des ans, lui procurer. Bientôt il faudrait que je subvienne à ses besoins. Quand on a une mère telle que la mienne, on ne peut que souhaiter s’en déprendre, tout en se persuadant que l’on continue à l’aimer.
En 1958, parce que c’est la loi, ma mère hérita « sans bruit » de ses parents. Les religieuses me mirent au courant... Ma mère put enfin leur témoigner son indicible gratitude. Nous continuâmes à vivre aussi modestement qu’avant, ce qui m’exaspéra.
Moi-même, je me mêlai peu aux autres. Je n’eus pas d’ami(e)s. Et, quitte à choquer, je souffris plus d’avoir été malade que de la solitude. Je grandis dans cette atmosphère de confinement d’un autre siècle, aux côtés d’une mère recueillie, silencieuse, aimante qui ne cessait de faire pénitence, et à l’ombre des sœurs, d’autres mères pour moi. Mais j’en avais honte. Je me sentais à part. Je ne voulais confier mon histoire à personne. Je fuyais ceux de mon âge. Je les côtoyais, sans me lier à aucun. Consciente d’être différente, je prenais mon mal en patience.
Au contact des cloîtrées, la religion me marqua, malgré moi. Je n’étais pas religieuse. « Révoltée clandestine », je désirais m’émanciper. Je me mis à lire et à exploiter mes talents. Je sus, dès la fin de l’enfance, que seules les études me délivreraient des sœurs, de ma mère, de ce milieu détesté où je m’étiolais, de ma croix de victime expiatoire de la seconde génération, croix que je rejetais au loin! C’est toute mon éducation que je rejetai, autant qu’il est possible ! Je voulais m’affranchir! Je conquerrais ma liberté.
On m’estimait jolie. De mon père, qu’avais-je ? ma blondeur, mes yeux bleus, ma minceur, ma taille élancée   
Ou cet élan vers le bonheur ?
Je quitterais Angers pour Nantes. Je partirais peut-être pour Paris.
L’année de ma terminale, je m’intéressai à la cause des femmes. Je lus les féministes. Disposer de mon corps, ressentir le plaisir, vivre une sexualité épanouie constituaient aussi mon horizon proche. Et comment ne pas espérer aimer et être aimée ? Jeune fille romantique, je n’avais pas l’intention de rester vierge. Les religieuses devinrent mes ennemies secrètes. Je préférai les plaindre plutôt que les haïr. L’une d’elles, l’ancienne supérieure nonagénaire qui nous avait recueillies, ma mère et moi, lors de l’Épuration et qui passait pour une sainte, s’en aperçut – à force d’observation ? Devenue grabataire, elle me fit appeler. Je la respectais. J’entrai dans sa cellule. Elle devait y mourir quelques jours plus tard.
— Je prierai tout mon Ciel pour toi, Jeanne, me promit-elle, de son sourire serein, la main cireuse tendue vers moi (mais comme la religion aide à mourir !), oui, Jeanne, je prierai jusqu’à ce que tu sois sauvée !
« Sauvée ». Cette femme avait tout compris. Rien de ma destinée ne lui aura été caché !
Je naquis au mois d’août. À presque dix-sept ans, je fus jeune bachelière (je décrochai la mention « très bien » qu’un 13 en version latine faillit emporter) et je ne croyais plus en Dieu ! Je le dis haut et fort, d’autant plus que j’avais suivi le catéchisme : toute mon enfance, par obéissance ; à l’adolescence, pour ne pas blesser ma mère ni déplaire aux sœurs.
« Sauvée »… Mon attitude face à la Loi de Dieu relevait plus de la tribune que de la prière… Devant ma mère, en présence des sœurs, je tentais d’expliquer pourquoi les croyants sont naïfs ! Pourquoi s’inventent-ils une autre vie ? Est-ce pour se garder de la peur de la mort ? Ce qu’au XXe siècle, l’homme ne comprenait pas, et que l’Église appelait « surnaturel », la science, un jour, le lui expliquerait ! La religion est un fait culturel et social. Les catholiques au nombre desquels ma mère se disait fière d’appartenir, n’avaient aucune question à se poser. Ils étaient inféodés à un pape et n’avaient qu’à lui obéir ! Les chrétiens ne voyaient donc pas que les prêtres profitaient de leur crédulité pour vivre à leurs dépens !
J’annonçais, toute fière de moi, comme Nietzsche l’avait prédit, (Nietzsche, mon idole en pensée), « la mort de Dieu » : ce n’était qu’une question de temps, avant que toute grande religion ne finisse par – enfin – disparaître ! (J’appuyais sur « enfin ». On m’écoutait tête basse, sans desserrer les dents…) La crise des vocations en était le signe précurseur. Dieu, personne ne l’avait jamais vu. Et le Christ, à supposer qu’Il eût existé, n’était qu’un sage parmi tant d’autres ! Toutes les religions prétendent détenir la Vérité. Non, il n’y avait pas de Vérité. Il n’y avait que des opinions. C’est pourquoi je rejetais « leur » Dieu.
Il n’y avait pas de salut ! L’Église chrétienne s’était à peine comportée plus dignement à l’égard des musulmans, des templiers, des cathares, des Indiens d’Amérique, des Juifs, des grands savants et de certains artistes jugés par tous ces prêtres décadents et subversifs, que les nazis à l’égard du monde.
Ceux qui se réclamaient du Christ, 2000 ans après sa crucifixion, (et je niais sa résurrection) ne valaient pas mieux que les persécuteurs des premiers siècles ! Même la messe, qu’un récent concile avait transformée en cette cérémonie impersonnelle et plate, m’était plus mortellement ennuyeuse que jamais ! Elle n’avait plus l’agrément du mystère, de la poésie et de la beauté qui m’avaient aidée à l’endurer.
« Pourtant, me répondait ma mère, avec calme, comment nier qu’il y ait eu, aussi, des religieuses pour nous recueillir, nous porter secours, nous aimer, sans nous juger ni condamner ni rejeter...? »
Ce témoignage me troubla longtemps.
Enfin, l’existence d’un Père du Ciel, qui plus est, d’un Père aimant, ne me paraissait pas plus probable que celle du père auquel je devais de « subir » la vie ! Cette existence, mon père m’en avait volé la moitié ! Cela, je ne le disais pas.

 

 

 

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