Fiches de lecture du livre numérique : LA RÉVOLTE DES SILENCIEUX

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La règle du jeu était simple : chaque semaine, le blog Jury direct enregistrait les votes des internautes qui se passionnaient de plus en plus pour une sorte de chamboule-tout électronique où enfin ils pouvaient dire ce qu’ils pensaient de la clique qui gouvernait ou faisait semblant. Les résultats s’affichaient le dimanche soir, juste avant vingt heures : en dessous de la photo du « mis en jugement » le nombre des votes favorables ou hostiles s’inscrivait en gros caractères bleus ou rouges. Seul derrière son écran, Pierre constatait avec étonnement le succès de son blog politique.
Le soir du deuxième tour de la présidentielle, fatigué du ronron politiquement correct, il avait proposé aux habitués du net de juger chaque semaine des personnalités : il suffisait de motiver son vote par quelques lignes.
Après le ministre des Finances, les internautes s’étaient prononcés massivement sur les noms proposés en page d’accueil : des politiques, des artistes, des chefs d’entreprises, des sportifs, des journalistes, des avocats… Un footballeur et un entrepreneur très « people-pipelette » s’en étaient sortis avec les honneurs de la vox populi, mais ils faisaient figures d’exception au milieu d’un raz-de-marée désapprobateur et sans appel.

D’une semaine à l’autre, les appréciations des blogueurs étaient de plus en plus violentes et d'une extrême sévérité.
19 heures 50, il était temps de consulter les statistiques du blog : quelques clics, quelques secondes d’attente, le résultat était sans discussion : Frédéric Marte, le conseiller diplomatique du président, recueillait 86 % de votes négatifs. Son récent départ précipité, après de longs mois de rumeurs sur ses liens avec des intérêts étrangers (on avait parlé de l’Iran, de la Turquie, du Liban…), expliquait sans doute cette avalanche de « condamnations ». Pierre mit en ligne la sentence et se connecta machinalement sur le « 20 heures ».

Le présentateur ouvrait le journal : les retours du week-end, un fait divers bien glauque, du sport à gogo et en clôture, l’annonce d’un nouveau phénomène de société : le blog Jury direct.
Pierre n’en croyait pas ses oreilles. Après quinze ans de journalisme, il aurait dû se douter que son blog allait intéresser un confrère en mal de papiers, surtout en juillet !
Mais il n’était pas au bout de ses étonnements : quatre jours plus tard, à la une du Figaro, s’étalait la photo pleine page d’un homme jeune et visiblement content de lui, avec en gros titre : « Frédéric Marte assassiné ».
Le conseiller du président avait été retrouvé dans un parking souterrain, au volant de sa décapotable anglaise, les mains solidement attachées derrière le siège, les yeux éclatés par des impacts de petit calibre.

Pierre parcourut en lecture rapide la suite de l’article qui chutait, comme on dit dans les salles de rédaction, sur une question : ce meurtre avait-il un lien avec les 86% de jugements défavorables recueillis par Frédérique Marte sur Jury direct ?

18 juin
Pierre Lentz avait mal dormi.
Jury direct, c’était un amusement pas un tribunal révolutionnaire !
Cela faisait bien longtemps qu’il regardait la société avec détachement et sans grande illusion.
Mais que son blog entraîne des réactions violentes contre le marigot politique, ça ne cadrait pas avec l’avachissement de ses contemporains savamment entretenu par le supermarché et la télé. Politiciens et financiers s’entendaient comme larrons en foire pour abrutir et ensommeiller le citoyen-consommateur, et jusque là, ça marchait fort bien !

La sonnerie stridente de son vieux téléphone noir tout droit sorti des aventures de Tintin, le fit sursauter. La voix de Claire accentua encore sa surprise : depuis Sciences po', leur amitié toute platonique, au grand regret de Pierre, était ponctuée de blancs et de points de suspension qui duraient parfois des mois, voire des années.
— Dis donc Pierre, tu te lances dans la bande à Bonnot ?
Il ne l'écoutait pas, il avait juste envie d’elle, de sa peau mate éternellement caressée par des robes fluides et colorées.
— Claire où es-tu ? J’ai besoin de te voir.
— OK mon Pierre, comme d’habitude, même heure !
Elle avait déjà raccroché.
Place des Vosges, treize heures, café Risle, la table du fond : voir sans être vu, comme il avait appris pendant cinq années à la Légion.
Elle arriva à l’heure et fonça tout droit à leur table. Il buvait son panaché. Le patron, veste noire et tablier blanc, lui apporta, sourire en coin, sa noisette américaine, un café allongé envahi d'un cumulus de lait, souvenir de vacances corses dans la maison familiale.
Ses lèvres s’étaient voluptueusement écrasées sur la joue de Pierre tandis que ses deux mains saisissaient sa tête ronde : elle le tenait toujours !
Pierre aurait bien parlé de tout sauf du blog, mais Claire était une curieuse très déterminée. Elle avait un bon sujet, elle serait la première à le vendre cher, moitié pour Pierre, moitié pour elle.
Pierre lisait dans les yeux de Claire de la tendresse pimentée d’un intérêt nouveau. Sans demander s’il était d’accord, elle commença à prendre des notes sur son cahier à spirales. Pierre répondait méticuleusement, mesurant ses propos pour mieux approcher la vérité. Au fur et à mesure de l’interview, sa détermination à fermer le blog s’évanouissait dans les yeux de Claire. À une condition : qu’elle vive cette aventure avec lui.

L’atelier d’artiste que Claire partageait avec sa vieille maman plongeait sur l’église Saint-Sulpice. Des blacks assemblaient les cahutes qui abriteraient le marché aux livres anciens.
Portable à l’oreille, elle attendait que le colonel Aubert décroche.
Un « j’écoute » sec laissa la place aux mots de reconnaissance convenus. Aubert fixa immédiatement un rendez-vous au Champ-de-Mars.

Les chevaux des Gardes républicains en patrouille de surveillance n’avaient pas un poil de travers. Leurs cavaliers, sérieux et observateurs, donnaient une touche très vieille France à la scène : la tour Eiffel, l’École militaire et les immeubles haussmanniens faisaient oublier les jeans, les tee-shirts et le stéréotypé touriste international.
Aubert aimait cette ambiance surannée qu’il avait connue à l’École de guerre où l’on pouvait encore croire que la France était une nation forte.
Il avait garé sa Twingo grise au pied de la statue du maréchal Joffre. Claire ne se fit pas attendre.
Installée élégamment aux côtés du colonel, elle lui offrit son plus beau sourire et lui exposa en quelques mots bien choisis ce qu’elle savait de Jury direct.

Les instructions étaient simples : il fallait continuer le blog car rien ne prouvait qu’il fût à l’origine de l’assassinat de Frédéric Marte, et si un fait similaire se reproduisait, on devait absolument garder la main sur Jury direct.
D’après le colonel, l’enquête hésitait entre un tueur à gage et la vengeance d’un désaxé, cette dernière hypothèse rendant le champ d’investigation particulièrement vaste, époque oblige !
Claire sourit, le cynisme de son officier traitant l’avait toujours amusée.

 

 

 

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